
- Allo, oui ?
- Vous allez mourir…
- Pardon ?
- Quelqu’un va vous poignarder dans le dos lors d’une réception. Vous savez que je ne mens pas. Rappelez-moi au 13-13.
- Mais qui êtes-vous ? Qu’est ce que c’est que cette histoire de fou ?...
Bip…Bip…
- Allo ! Allo !!
Angéla raccroche le téléphone et s’assied. C’est une mauvaise blague, oui c’est forcément une mauvaise blague. Comment peut-on vous annoncer au téléphone que vous allez mourir et vous demander de rappeler avec un numéro incomplet? Et comment pourrait-elle savoir que ce n’est pas un mensonge : elle n’est pas médium ! C’est aberrant.
La jeune femme se lève, quitte son salon en empruntant le couloir et se dirige vers un placard d’où elle sort un aspirateur. Après l’avoir branché, elle l’allume et le passe machinalement dans toutes les pièces de son appartement.
Elle doit effectivement accompagner son mari à une réception. Enfin ce n’est pas vraiment une réception : ils ont reçu une invitation pour fêter l’ouverture d’une librairie. Mais qui pourrait bien lui vouloir du mal ? Décidément, tout ça lui semble vraiment dingue. Angéla se ressasse ce coup de téléphone, comme si elle appuyait sans cesse sur la touche bis d’un répondeur. « Vous savez que je ne mens pas ». La voix de cette femme a un timbre singulier. Elle se concentre mais ne reconnaît aucun proche. Et puis, personne ne s’amuserait à lui jouer un tour pareil. Non elle ne sait pas si c’est un mensonge, une sinistre facétie. Enfin 13-13 comme numéro de téléphone, ça n’est pas possible, c’est trop court, en tout cas pour un particulier.
Après avoir rangé l’aspirateur, elle file à la cuisine et prend en dessous de son évier un chiffon et un aérosol pour enlever la poussière sur les meubles du salon. Alors qu’elle tourne les talons, elle s’arrête d’un coup, fait demi-tour et ouvre à nouveau le placard. Elle y prend un produit ménager spécial « parfum d’ambiance » : la fumée froide du tabac l’insupporte. Si Ralf pouvait arrêter…
Angéla poursuit ainsi son ménage. D’autres femmes commenceraient peut-être par faire la poussière et passer ensuite l’aspirateur, mais peu importe l’ordre d’excusions, du moment que c’est fait et que cela sente bon. Puis c’est son quotidien, alors tant mieux si elle laisse derrière elle un peu de poussières. Que deviendrait-elle sans elles ?
« Rappelez-moi au 13-13. » Cette histoire est manifestement étrange et déconcertante. Une femme inconnue appelle, annonce sa mort et laisse un numéro de téléphone incomplet. Pis avec ce chiffre 13, on pourrait même se croire en plein film fantastique. L’autre personne au bout du téléphone serait, pourquoi pas, une sorcière ou une voyante, enfin quelque chose dans le genre. C’est peut-être une lamentable farce, spécialité actuelle de certaines émissions de radio…Mais en général les animateurs ne raccrochent pas afin d’entendre comment le piégé réagit. Ou bien, c’est peut-être une âme bienveillante qui souhaite la prévenir mais qui ne peut pas rester longtemps au téléphone…Enfin dans ce cas, il manque quand même des chiffres et ils ne s’inventent pas.
Angéla reste un instant immobile avec son chiffon à la main puis regarde sa montre. Il est onze heures. Elle est dans les temps. Il reste une machine de linge à faire et mettre le gratin au four avant que Ralf ne rentre pour manger.
Dring…Dring…
Angéla sursaute. Elle se dirige à nouveau vers le téléphone et décroche.
- Allo, oui ?
- Chérie, c’est moi.
- Oui Ralf, que se passe-t-il ?
- Je ne serai pas là à midi. Une affaire me retient.
- Ah…
- J’essaierai de rentrer plus tôt ce soir.
- Bon très bien…
- Tu vas bien ? Tu as une voix étrange…
Angéla hésite mais préfère taire l’appel qu’elle a eu plus tôt.
- Tout va bien, je suis juste un peu déçue que tu ne sois pas là ce midi.
- Je sais. Je dois te laisser. Bisou ma chérie.
- Bisou chéri
Angéla pense à Ralf. Son travail lui prend de plus en plus de temps. Il y a quelque chose de tragique dans le fait de bien gagner sa vie. C’est le peu de présence que l’on accorde à sa famille au fur et à mesure que l’on empoche de l’argent. Angéla pourrait en faire le reproche à son mari, mais en fait, le « vrai » problème ne se situe pas là.
Elle part dans sa buanderie et effectue le tri entre les vêtements de couleurs et le blanc. Une fois la répartition finie, elle bourre la machine : tout le linge de couleur doit entrer.
Angéla pense alors à une chose. Ici, dans sa ville, tous les numéros de téléphone commencent par les même chiffres : 01-12-07. Elle n’a peut-être qu’à les faire pour tomber sur l’inconnue de ce matin. Mais c’est idiot. Puis de toute façon cet appel est totalement absurde et tordu. Une baliverne de plus. Une très, très vilaine fumisterie.
Ralf ne rentrera pas pour déjeuner. Tant pis, il n’aura pas droit à son gratin favoris. Depuis quelques temps, Angéla prend des cours de cuisine là où elle peut : elle suit un maximum de programmes culinaires, commande des fiches et achète des livres, serf sur Internet et n’oublie pas aussi de demander, par téléphone, à sa mère, quelques astuces. Elle dit à qui veut bien l’écouter que c’est une nouvelle passion.
Mais là, plutôt que de se faire une collation de moine, la cuisinière sort de son frigidaire un saladier recouvert d’un torchon humide et se sert quelques feuilles de salade verte. Elle ajoute un peu de vinaigrette déjà prête et accompagne le tout avec un quignon de pain un peu rassis. C’est souvent comme ça quand elle se sent contrariée : elle n’a envie de rien. Elle s’installe et mâche machinalement. Parfois les murs de la cuisine semblent se rapprocher, elle a même l’impression de manquer d’air.
Puis, Angéla scrute le salon/salle à manger qui adjacent la cuisine américaine où elle se trouve. Son regard se pose sur le téléphone. Pourquoi ne pas essayer d’appeler ? Au moins elle pourrait avoir une bonne explication sur ce canular. C’est décidé. Elle va montrer de quel bois elle se chauffe ! Elle se dirige d’un pas sur vers le téléphone puis, empoigne le combiné. Enfin elle tape les numéros : 01 12 07 13 13.
Bippp …
Sur un fond musical, Angéla entend alors en boucle : « service télécoms bonjour ! Le numéro que vous demandez, n’est pas attribué … ».
-j’aurai du m’en douter d’elle en murmurant.
Par curiosité, elle compose juste le 13 13. Et sans surprise, elle tombe sur le même message préenregistré des télécoms.
Plus tard, assise sur son canapé, elle réfléchit. Tout ceci lui semble encore une fois absurde. Elle se revoit devant ce téléphone, effarée de ce qu’elle entend. Elle arrive même à s’imaginer la scène horrible dans laquelle elle est censée mourir. Elle se dit aussi que finalement, quoi qu’elle décide de faire, elle a rendez-vous avec une mort certaine. Mais pourquoi penser cela si toute cette histoire n’est qu’une vulgaire plaisanterie ? Le numéro n’existant pas, ce ne peut être qu’un canular.
Angéla se lève. Il faut qu’elle sorte le linge de la machine pour l’étendre. Alors qu’elle ouvre la machine, elle s’aperçoit qu’elle est vide. Elle regarde alors son panier : le linge est encore là, mélangé. Elle parcourt toutes les pièces de l’appartement. Le ménage n’a visiblement pas été fait. Son lit est encore défait. Même l’assiette qu’elle avait utilisé avant d’appeler, a disparue. Mais qu’est ce qui lui arrive ? L’heure… Il faut qu’elle voit quelle heure il est ! L’horloge dans le couloir –précis à la seconde prés- indique 9h30. Elle remarque au même moment qu’elle est encore en pyjama…
La jeune femme retourne dans son salon. Tout devient clair : son réveil n’a pas fonctionné, elle a dormi bien plus tard et toute cette histoire de dingue n’était en réalité qu’un rêve –du moins un cauchemar. Ceci dit, elle comprend aussi une chose : elle s’ennuie à mourir. Elle en a marre d’attendre, de rien faire de plus que le ménage et d’être un modèle d’épouse. Et si elle ressent le besoin de mourir, c’est justement pour vivre autre chose.
Angéla se lève. Elle prend le combiné et compose un numéro de téléphone.
Bippp. Bippp.
-Angéla ?
-Oui Ralf, c’est moi. Rentre tout de suite à la maison. Nous avons à parler.
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Shen-Po 
"va, cours enfant, suis ta destinée,
-Né au XIII sous le nom de Le Sheikh Muslihuddin Saadi Shirazi.