Un jour, alors que Mathilde était prostrée dans son canapé
à regarder les dernières catastrophes, elle eut une révélation : elle allait forcément mourir aussi. Mais c’était quoi la mort ?
Ne sachant pas le moment de sa venue, elle entreprit de faire une liste des diverses causes de décès par rapport à son age, c'est-à-dire neuf ans. Elle inclut un ordre de probabilité en fonction de ce qu’elle pensait très réalisable ou peu réalisable. Ainsi n’ayant guère envie de précipiter sa mort, elle plaça le suicide à la fin. Elle réalisa aussi qu’il y avait peu de chance que son départ pour l’au-delà soit dû à un arrêt du cœur pendant le sommeil étant donné qu’elle était en très bonne santé. Cette idée l’agaçait d’ailleurs aussi un peu car cela signifiait que si elle devait dans l’instant périr, ce serait sûrement avec une certaine souffrance : accident de voiture, noyade à la piscine, incendie de l’immeuble, intoxication, meurtre, attentat… Mais aurait-elle le choix ?
La Faucheuse, venant de s’occuper d’une malade dans le bâtiment d’en face, fut attirée par la curiosité de la petite fille. Celle-ci ne semblait nullement avoir peur d’elle, ce qui la touchait droit au cœur pour reprendre l’expression. Elle en fut même amusée. Qui eût crû que la faux puisse pendant un instant prendre l’apparence d’un grand et large sourire ?
Mathilde, ne se sachant pas épiée, passa à l’étape suivante, à savoir « l’après mort ». Dés le lendemain, elle demanda à quelques camarades lors de la récréation ce qu’ils en pensaient.
-Une fois là haut répondit Romain, on a plus de corps donc on ne mange et boit pas ! On n’a plus besoin non plus de vêtements, de chaussures, où de meubles.
-Comment en es-tu sûr ? questionna Mathilde.
-Quand grand-mère était malade, mes parents ont vendu tout ce qui lui appartenait en disant qu’une fois au paradis elle n’aurait plus besoin de rien. On a juste pris pour nous le frigidaire.
-On garde toujours un œil sur ce qui se passe dans nos familles continua Antoinette
-Et comment peux-tu savoir ça ? railla Romain
-Lorsque papa n’est pas d’accord avec grand-mère, elle montre toujours du doigt le portrait de papi en disant qu’il ne doit pas être content de là où il est.
Voilà qui donnait quelques indications à Mathilde. Au repas de famille dominical, elle posa cette même question aux adultes. Une fois l’effet de surprise passé, on lui répondit gentiment que tout dépendait de la « Religion ». Cette réponse ennuya la jeune fille : de ce qu’elle avait vu à la télévision et autour d’elle, personne ne semblait d’accord sur les religions, chacun voulant imposer la sienne.
La Faucheuse était attendrit devant l’inquiétude de la petite. « Les Hommes sont bien compliqués » pensa t-elle. « Ils ont tant de représentations, de trompeuses opinions, de faux symboles qu’ils n’allègent pas ma besogne. » Pendant la nuit, elle s’invita dans les songes de Mathilde. Celle-ci revoyait une dispute entre sa mère et sa tante. L’une reprochait aux catholiques d’avoir dans leur église trop de statues, de choses superflues, et l’autre aux protestants d’avoir un lieu de culte trop froid à ses yeux. L’instant suivant se passait dans un hypothétique paradis où se dressait une maison rectangulaire avec un étage. Chaque niveau était constitué d’une unique pièce devant recevoir les partisans des deux religions séparément. La seule différence entre eux était la présence d’une moquette pour les catholiques. Cela fit beaucoup rire La Faucheuse. Puis plus loin, une maison se dressait tout en bois. Celle-ci était consacrée aux indous, bouddhistes et tous ceux se rapprochant de la nature. Le rêve fut interrompu soudainement par la sonnerie du réveil.
Plus tard, Mathilde continua son enquête avec d’autres camarades à l’école puis en consultant l’encyclopédie de la maison. Quelque chose clochait. Il semblait effectivement qu’en devenant une âme, nous ne puissions pas profiter de cette forme dénudée de limite : certains devaient rester avec ceux de leur propre religion ou de leur famille ou de la même couleur de peau. Les problèmes de langues semblaient persister, sans parler d’un jugement possible sur une balance ou différents tests à passer pour rejoindre un groupe quand on était pas bloqué avant, renvoyé sur terre sans pouvoir se défendre ou finissant dans le total néant. Bref, quel « bordel ! » Où était la part de vérité dans ce méli-mélo ?
Alors La Faucheuse décida d’aider Mathilde. Elle le fit au travers d’un rêve. La fillette s’endormit très profondément. Elle eut l’impression de devenir très légère et de pouvoir s’envoler d’abord au dessus de son lit, puis au dessus de sa maison, de la ville…D’un coup, elle se retrouva parmi un groupe d’enfants sur une plage. Tous étaient d’origines différentes mais peu importait, ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Leurs visages étaient sereins et en paix, les yeux pétillaient de joie et de malice, le rire au coin des lèvres paraissait ne pouvoir se déloger. Ils marchaient le long d’une baie à l’eau turquoise, couraient de temps à autre après de petits crabes transparents ou jouaient à chat perché sur les rochers, les troncs d’arbres morts échoués ou les noix de coco jonchant le sable. Les filles s’amusaient aussi à ramasser coquillages et nacres. Ils s’arrêtaient un moment pour, comme en guise de prière, chanter un air d’espoir et de fraternité. Des petites flammes volèrent autour d’eux chatouillant parfois les enfants. Il devait y en avoir des milliers. Quand ils se relevèrent pour partir, Mathilde su qu’elle ne poursuivrait pas le voyage cette fois-ci. Elle se réveilla le matin en souriant.
Elle savait ce qui l’attendait dans « l’après mort ». Elle ne délivra son secret que bien des années plus tard, juste avant de retrouver La Faucheuse : « Je vais là où réside l’âme libre des enfants car eux seuls peuvent atteindre le cœur du monde. »
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Shen-Po
Elle regardait par la
fenêtre.