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Jeudi 1 décembre 2005

-   Allo, oui ?

-   Vous allez mourir…

-   Pardon ?

-   Quelqu’un va vous poignarder dans le dos lors d’une réception. Vous savez que je ne mens pas. Rappelez-moi au 13-13.

-   Mais qui êtes-vous ? Qu’est ce que c’est que cette histoire de fou ?...

Bip…Bip…

-    Allo ! Allo !!

  Angéla raccroche le téléphone et s’assied. C’est une mauvaise blague, oui c’est forcément une mauvaise blague. Comment peut-on vous annoncer au téléphone que vous allez mourir et vous demander de rappeler avec un numéro incomplet? Et comment pourrait-elle savoir que ce n’est pas un mensonge : elle n’est pas médium ! C’est aberrant.

  La jeune femme se lève, quitte  son salon en empruntant le couloir et se dirige vers un placard d’où elle sort un aspirateur. Après l’avoir branché, elle l’allume et le passe machinalement dans toutes les pièces de son appartement.

  Elle doit effectivement  accompagner son mari à une  réception. Enfin ce n’est pas vraiment une réception : ils ont reçu une invitation pour fêter l’ouverture d’une librairie. Mais qui pourrait bien lui vouloir du mal ? Décidément, tout ça lui semble vraiment dingue. Angéla se ressasse ce coup de téléphone, comme si elle appuyait sans cesse sur la touche bis d’un répondeur. « Vous savez que je ne mens pas ».  La voix de cette femme a un timbre singulier. Elle se concentre mais ne reconnaît aucun proche. Et puis, personne ne s’amuserait à lui jouer un tour pareil. Non elle ne sait pas si c’est un mensonge, une sinistre facétie. Enfin 13-13 comme numéro de téléphone, ça n’est pas possible, c’est trop court, en tout cas pour un particulier.

  Après avoir rangé l’aspirateur, elle file à la cuisine et prend en dessous de son évier un chiffon et un aérosol pour enlever la poussière sur les meubles du salon. Alors qu’elle tourne les talons, elle s’arrête d’un coup, fait demi-tour et ouvre à nouveau le placard. Elle y prend un produit ménager spécial « parfum d’ambiance » : la fumée froide du tabac l’insupporte. Si Ralf pouvait arrêter…

  Angéla poursuit ainsi son ménage. D’autres femmes commenceraient peut-être par faire la poussière et passer ensuite l’aspirateur, mais peu importe l’ordre d’excusions, du moment que c’est fait et que cela sente bon. Puis c’est son quotidien, alors tant mieux si elle laisse derrière elle un peu de poussières. Que deviendrait-elle sans elles ?

  « Rappelez-moi au 13-13. » Cette histoire est manifestement étrange et déconcertante. Une femme inconnue appelle, annonce sa mort et laisse un numéro de téléphone incomplet. Pis avec ce chiffre 13, on pourrait même se croire en plein film fantastique. L’autre personne au bout du téléphone serait, pourquoi pas, une sorcière ou une voyante, enfin quelque chose dans le genre. C’est peut-être une lamentable farce, spécialité actuelle de certaines émissions de radio…Mais en général les animateurs  ne raccrochent pas afin d’entendre comment le piégé réagit. Ou bien, c’est peut-être une âme bienveillante qui souhaite la prévenir mais qui ne peut pas rester longtemps au téléphone…Enfin dans ce cas, il manque quand même des chiffres et ils ne s’inventent pas.

  Angéla reste un instant immobile avec son chiffon à la main puis regarde sa montre. Il est onze heures. Elle est dans les temps. Il reste une machine de linge à faire et mettre le gratin au four avant que Ralf ne rentre pour manger.

  Dring…Dring…

Angéla sursaute. Elle se dirige à nouveau vers le téléphone et décroche.

 -   Allo, oui ?

-   Chérie, c’est moi.

-   Oui Ralf, que se passe-t-il ?

-   Je ne serai pas là à midi. Une affaire me retient.

-   Ah…

-   J’essaierai de rentrer plus tôt ce soir.

-   Bon très bien…

-   Tu vas bien ? Tu as une voix étrange…

 

  Angéla hésite mais préfère taire l’appel  qu’elle a eu plus tôt.

 -   Tout va bien, je suis juste un peu déçue que tu ne sois pas là ce midi.

-   Je sais. Je dois te laisser. Bisou ma chérie.

-   Bisou chéri

Angéla pense à Ralf. Son travail lui prend de plus en plus de temps. Il y a quelque chose de tragique dans le fait de bien gagner sa vie. C’est le peu de présence que l’on accorde à sa famille au fur et à mesure que l’on empoche de l’argent. Angéla pourrait en faire le reproche à son mari, mais en fait, le « vrai » problème ne se situe pas là.

  Elle part dans sa buanderie et effectue le tri entre les vêtements de couleurs et le blanc. Une fois la répartition finie, elle bourre la machine : tout le linge de couleur doit entrer.

Angéla pense alors à une chose. Ici, dans sa ville, tous les numéros de téléphone commencent par les même chiffres : 01-12-07. Elle n’a peut-être qu’à les faire pour tomber sur l’inconnue de ce matin. Mais c’est idiot. Puis de toute façon cet appel est totalement absurde et tordu. Une baliverne de plus. Une très, très vilaine fumisterie.

  Ralf ne rentrera pas pour déjeuner. Tant pis, il n’aura pas droit à son gratin favoris. Depuis quelques temps, Angéla prend des cours de cuisine là où elle peut : elle suit un maximum de programmes culinaires, commande des fiches et achète des livres, serf sur Internet et n’oublie pas aussi de demander, par téléphone, à sa mère, quelques astuces. Elle dit à qui veut bien l’écouter que c’est une nouvelle passion.

   Mais là, plutôt que de se faire une collation de moine, la cuisinière sort de son frigidaire un saladier recouvert d’un torchon humide et se sert  quelques feuilles de salade verte. Elle ajoute un peu de vinaigrette déjà prête et accompagne le tout avec un quignon de pain un peu rassis. C’est souvent comme ça quand elle se sent contrariée : elle n’a envie de rien. Elle s’installe et mâche machinalement. Parfois les murs de la cuisine semblent se rapprocher, elle a même l’impression de manquer d’air.

 Puis, Angéla scrute le salon/salle à manger qui adjacent la cuisine américaine où elle se trouve. Son regard se pose sur le téléphone. Pourquoi ne pas essayer d’appeler ? Au moins elle pourrait avoir une bonne explication sur ce canular. C’est décidé. Elle va montrer de quel bois elle se chauffe ! Elle se dirige d’un pas sur vers le téléphone puis, empoigne le combiné. Enfin elle tape les numéros : 01 12 07 13 13.

 

Bippp …

Sur un fond musical, Angéla entend alors en boucle : « service télécoms bonjour ! Le numéro que vous demandez, n’est pas attribué … ».

-j’aurai du m’en douter d’elle en murmurant.

Par curiosité, elle compose juste le 13 13. Et sans surprise, elle tombe sur le même message préenregistré des télécoms.

 

Plus tard, assise sur son canapé, elle réfléchit. Tout ceci lui semble   encore une fois absurde. Elle se revoit devant ce téléphone, effarée de ce qu’elle entend. Elle arrive même à s’imaginer la scène horrible dans laquelle elle est censée mourir. Elle se dit aussi que finalement, quoi qu’elle décide de faire,  elle a rendez-vous avec une mort certaine. Mais pourquoi penser cela si toute cette histoire n’est qu’une vulgaire plaisanterie ? Le numéro n’existant pas, ce ne peut être qu’un canular.

Angéla se lève. Il faut qu’elle sorte le linge de la machine pour l’étendre. Alors qu’elle ouvre la machine, elle s’aperçoit qu’elle est vide. Elle regarde alors son panier : le linge est encore là, mélangé. Elle parcourt toutes les pièces de l’appartement. Le ménage n’a visiblement pas été fait. Son lit est encore défait.  Même l’assiette qu’elle avait utilisé avant d’appeler, a disparue. Mais qu’est ce qui lui arrive ? L’heure… Il faut qu’elle voit quelle heure il est ! L’horloge dans le couloir –précis à la seconde prés- indique 9h30. Elle remarque au même moment qu’elle est encore en pyjama…

La jeune femme retourne dans son salon. Tout devient clair : son réveil n’a pas fonctionné, elle a dormi bien plus tard et toute cette histoire de dingue n’était en réalité qu’un rêve –du moins un cauchemar. Ceci dit, elle comprend aussi une chose : elle s’ennuie à mourir. Elle en a marre d’attendre, de rien faire de plus que le ménage et d’être un modèle d’épouse. Et si elle ressent le besoin de mourir, c’est justement pour vivre autre chose.

Angéla se lève. Elle prend le combiné et compose un numéro de téléphone.

 

Bippp. Bippp.

-Angéla ?

-Oui Ralf, c’est moi. Rentre tout de suite à la maison. Nous avons à parler.

 

par Shen-Po publié dans : nouvelles
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Jeudi 24 novembre 2005

"La création se moque impitoyablement de la créature"

par Shen-Po publié dans : citations
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Mercredi 23 novembre 2005

-Dors Isissia, dors maintenant.

-Mais...

  Sa voix était douce, mais son regard autoritaire. Je ne pouvais qu'obéir à ma mère. Le feu scintillait. Il offrait des teintes de miel à notre foyer. De ma couche, j'observais mes parents chuchotant. Je distinguais  leurs visages aux traits un peu anxieux et fatigués. Mais peu à peu mes paupières se faisaient  lourdes et le sommeil finit par m'emporter.

 Généralement mes rêves se calquaient aux activités de ma journée. Ainsi je parcourais l'oasis dans son ensemble. Les couleurs étaient souvent différentes de celle de la réalité. Père et mère en  habit de lumière vaquaient à leurs activités tandis que je volais  près d’eux à la recherche d’un scarabée. Aux abords de l’Egypte, dans  ce bout de verdure, j’étais une fillette heureuse et libre. Quand je me remémore les images qu'il m'en reste, je me rends compte combien elles étaient naïves et douces.

   Enfin cette nuit-là, mes songes furent tout autre : le ciel, comme voilé d'un linceul ocre-gris,  s'abattit lourdement autour moi. Perdue, je cherchais mes parents, les appelais. D'un coup, je me tins immobile, paralysée. Je percevais sous mes pieds un flux tiède et gluant. Tremblante je n’osais baisser mon regard. Mais ce fut plus fort que moi et je compris au rouge vif répandu sur terre qu'il s'agissait de sang. A quelques mètres encore, j'aperçus qu'il s'écoulait de corps sans vie, mains tendues dans ma direction. L'horreur fut à son comble quand je reconnus mes parents...

 J'ai hurlé. Hurlé aussi fort que possible tout en m'éveillant. Quatre bras m'entouraient d'une tendre chaleur ; ils étaient là prés de moi essayant de me consoler.

 C'est à ce moment que nous entendîmes à l'extérieur des pas de chevaux mêlés à leurs hennissements. Suivirent des cris terrifiants...

    J’ai comme un trou de mémoire,  provoqué certainement par la terreur de ce moment. Devenue subitement une très jeune esclave, je  fus offerte à un grand général de l’armée romaine. N’ayant guère droit à la parole, je crus d’abord que le monde auquel j’appartenais alors, n’avait pas le droit non plus de penser. Je travaillais essentiellement dans la demeure. Il me fallut devenir habile tant au tissage qu’aux autres tâches domestiques que l’on m’imposait. J’ai grandi ainsi les yeux fixés vers le sol. Je réalisais mon travail de façon automatique, comme si chaque mouvement nécessaire avait été inné pour moi. Le soir, je partageais ma couche avec une autre esclave de mon âge. Nous écoutions d’une oreille attentive les plus anciens conter l’époque des grands pharaons et des Dieux puissants qui alors les guidaient. Ces récits étaient chargés de magie et rythmaient mes nuits. Les jours de grandes fêtes  nous étions autorisés à rendre hommage aux idoles sorties pour l’occasion de leur temple. A Dionysias, le Dieu Sobek était celui que nous vénérions le plus. Tous suivions le même  mouvement  et tous avions la crainte de lui déplaire. Ainsi se déroulait ma vie, sans variance, sans clair-voyance.

   Puis il eut cette nouvelle : le maître avait reçu des terres et un domaine dans un pays étranger. Il comptait s’y installer. Quelques-uns devaient l’accompagner, les autres seraient vendus ou échangés…Surprise, j’appris que j’allais suivre la caravane. J’étais bouleversée. Mais contre toute attente, au-delà des paysages qui allaient s’offrir à moi, ce fut ma perception qui changea. Nous   partîmes donc de la région du Ta-Ech pour rejoindre Karanis.

   En m’éloignant ainsi, j’essayais de m’accrocher aux croyances qui s’étaient imprégnées en moi. Je ne savais pas quelles divinités prier pour ma protection. J’implorais toutes celles qui se présentaient à mon esprit, le plus souvent possible, malgré la fatigue. Mais les membres de mon corps semblaient tour à tour s’enflammer puis se glacer au fil des jours. Mon ventre me torturait et le sang finit par s’écouler sans que je ne puisse rien y faire. J’avais toujours obéi jusqu’ici, toujours craint et rejeté toute idée qui aurait pu me détourner de la loi et de ma condition. Alors pourquoi étais-je châtiée de cette façon là ? Tout me faisait peur et surtout qu’allaient penser les autres ?

 A la nuit tombante, tandis que je me lavais désespérément dans l’eau du lac que nous longions, une main se posa sur mon épaule : « tu saignes, n’est-ce pas ? » Ces mots résonnèrent en moi, accentuant mon désarroi. Je regardais mes jambes honteusement en guise de réponse.

 « Ne sois pas inquiète et suis-moi. »

 Ce soir là ainsi que trois autres nuits, toutes les femmes se regroupèrent autour de moi, bien à l’écart des hommes. La femme qui était venue me chercher, Danofé, commença mon initiation par les mots suivants :

 « Toutes ne sommes pas nées sur la même terre. Nous n’avons pas non plus toutes les mêmes divinités à prier. Mais peu importe, esclave ou pas, il y a en nous ce qui nous rend semblable à la nuit constellée d’étoiles. Il y a en nous une parcelle de terre qui nous est commune et où poussent arbres et fleurs. »

  C’est par le biais de chants et de danses que je pus comprendre le sens profond de ses paroles. Elles commencèrent  d’abord par fredonner tristement un air comme si quelque chose devait mourir en moi. Puis le rythme s’accéléra doucement. Leurs mains s’entrechoquaient tandis que je cherchais à les imiter. Assise entre deux femmes je regardais les autres se balancer –à droite, à gauche - .Elles dirigeaient maintenant leurs mains au ciel, les portaient sur le ventre, et enfin les tournaient vers le sol. Elles exécutaient ce va et vient entre  ciel et  terre de plus en plus vite.  Puis une voix déchira soudain la nuit. Comme un cri d’espoir Danofé entamait un autre chant. Je ne connaissais pas la langue employée, mais la mélodie parcourait mon cœur comme pour en ouvrir des portes fermées.

   Cet ensemble apportait au fur et à mesure une légèreté à mon âme, les regards se modifiaient autour de moi et le mien aussi. Ce fut comme un éveil à la vie, une renaissance. En effet, je comprenais pour la première fois que ce je vivais là n’avait rien à voir avec le sur naturel, si ce n’est la magie de  la vie elle-même !  Dans mon corps se  cachait une énergie créatrice.

 Mon esprit voulut en savoir plus sur ce qui m’entourait. Je devins attentive à toutes les discussions des hommes et aux lieux que nous parcourions. Mes yeux se détachaient peu à peu de la poussière soulevée par mes pieds avec une sorte d’arrogance. Les comportements de ceux que j’observais, encore en silence, me faisaient penser étrangement à celui des Dieux. Enfin, je ne pouvais pas m’empêcher de me dire que quel que fut ma nature, j’étais bien plus qu’un animal, j’étais un animal pensant.

Le désert n’était jamais très loin de nos pas. Parfois d’anciens temples  sortaient  de ce théâtre aride. Il s’en dégageait une force qui me coupait le souffle par la magie et le prestige qu’ils imposaient. Nous sommes passés prés des pyramides dont j’avais déjà entendu parler. Tant de mystères ! Comment des hommes avaient-ils pu être inspirés et surtout réaliser ces liens avec le ciel ? Il me semblait étrange que de terres ainsi brûlées par le soleil et réduites en poussière, nous puissions être exposé à l’opposé à tant de fertilité aux abords du Nil. Nous n’avons cessés de marcher le long de champs et de rizières irrigués par d’ingénieux canaux. Peut-être pouvions- nous voir en cela le simple mécanisme de la vie : la poussière et l’eau devenant énergie créatrice ? Et des cendres renaissait le mouvement tout comme une roue ne cessant de tourner par le vent, la pluie ! Les cités que nous avons traversées ne manquaient pas non plus de beauté par leurs lieux de cultes. Des statues les fardaient, des Dieux, des hommes et même des bêtes saisies dans la pierre. J’en ai vu qui n’ont pas supporté le temps ou qui semblaient avoir subi la colère. D’autres se dressaient encore comme pour échapper à ce qu’on ne pouvait pas fuir ici…les grains de sables. J’étais enfin à même d’associer des images aux mots qui s’étaient inscrit dans ma mémoire sur ce que je croyais être irréel. Nous avons vu ainsi Menphis, Gizeh avant d’arriver à  Alexandrie.

Nous avons parcouru la ville avant d’atteindre son port. Les caravelles, des centaines, se collaient les unes aux autres, revêtant parfois des traces de batailles. Des milliers de personnes se croisaient sur les pontons et les quais. Ils s’affairaient à changer de multiples denrées, vaisselles, amphores de terres cuites et autres marchandises. Les passagers s’installaient à l’arrière du pont parfois protégé par des tentes, sinon ils prenaient place en fond de calle. Les hurlements, cries ou simples paroles s’associaient aux bruits des chariots, des roulis et des clapotis de la houle contre les murs fortifiés pour former une espèce de bourdonnement sourd. Tout le monde s’affairait comme une colonie de fourmis, avec ses gardes et ses ouvriers. Nous nous y sommes mêlés  pour préparer notre propre départ. Nous avons lâchés les amarres dés l’aube, au soleil levant, distinguant pendant un long moment le phare, dernier lien avec la terre. A partir de ce moment là, j’allais vers le total inconnu.

  J’ai eu besoin de quelques jours pour m’habituer à la vie en mer. Puis comme les autres esclaves j’ai participé à la préparation des repas et du service. Nous ne nous mélangions pas à l’équipage, restant toujours à l’arrière du bateau. C’est lorsque je m’affairais  à nettoyer notre vaisselle que j’ai pu apprécier le chant crépitant des poissons volants. Longeant tout d’abord la cote, nous n’avons fait qu’une courte escale, le temps de charger du sel, quelques amphores d’huile. Des plaques de marbres ont aussi été rangées en font de calle. Nous avons ensuite poursuivit notre voyage en pleine mer. J’observais notre maître souvent à l’avant du bateau buvant pensif du vin chaud que nous lui préparions tous les soirs. Parfois il se joignait à nous pour profiter des derniers rayons du soleil couchant. Proche de lui, charmée par cette immensité, je m’en faisais témoin spirituel à l’écoute de la vague brisée et de la  brise piégée. Fermant mes yeux, j’imaginais alors Vénus naissant de l’écume et déposée délicatement sur le rivage.

Moins d’une semaine après notre dernière étape s’était écoulée quand  un matelot annonça terre à vue. Le port où nous débarquions  était immense. Comme d’autres bateaux accostaient en même temps que le notre, une multitude de personnes s’amassaient sur les quais, femmes enfants, marchants, négociants et autres encore. Il y avait beaucoup de mouvement tout autour de nous, comme une espèce de spirale entre ceux qui arrivaient et ceux qui attendaient. J’en ai gardé cette sensation de n’être alors qu’un brin d’épice parmi tous ces arômes qui étaient brassés.

Une fois tous regroupés, nous avons parcourus les rues de la ville. De nombreux commerces étaient installés présentant sur leurs étalages des tissus et des draps pourpres et rouges violacés, des peaux et des scelles, des amphores d’huile et autres produits locaux. L’empreinte romaine était aussi très prononcé par rapport a ce que je connaissais : théâtre, thermes, sanctuaires et autres monuments ont ponctué notre parcours. Nous avons pris la direction du nord et prés de la nécropole étaient installés les orfèvres et bronziers. Enfin nous sommes arrivés sur une voie, pavée jusqu’au limites de la ville. Nous l’avons suivie ainsi toute la journée et ne nous sommes arrêtés que lorsque nous avons atteint des baraques en office de relais.

(à suivre) 

par Shen-Po publié dans : nouvelles
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Dimanche 13 novembre 2005

  "va, cours enfant, suis ta destinée,

car non poussière, tu es juste passager,

de nos vies, de nos coeurs, de nos pensées."

par Shen-Po publié dans : citations
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Dimanche 6 novembre 2005

« Note sur l’inscription de Valbonnais (Isère)

  L’inscription de Valbonnais est une des plus connues parmi celles qui se sont conservées en Dauphiné. Son texte énigmatique a été reproduit à maintes reprises dans des revues savantes, les magazines populaires, les journaux régionaux et même les grands quotidiens étrangers. Les archéologues ont publié à son sujet d’abondants commentaires. Il n’y a guère d’alpinistes, de touristes, d’amateurs, de simples curieux qui, passant par la rue centrale de la pittoresque localité, ne s’arrêtent devant le linteau de porte sur lequel elle fut gravée, et ne cherchent à en pénétrer le mystère. M.Marchon a contribué à la rendre populaire dans son  Bachelier sans vergogne (Paris, Grasset, 1925, p91-102) où il met aux prises, dans une amusante scène, deux épigraphistes d’occasion qui, à force de disputer sur son interprétation en arrivent à se disputer entre eux . Malgré les multiples tentatives d’explications qui en ont été données jusqu’à ce jour, on ne peut vraiment affirmer que la lumière soit définitivement faite autour d’elle. Nous n’avons pas ici la présomption de donner du problème une décisive et irréfutable solution, mais d’apporter seulement une modeste contribution à l’éclaircissement de ce document épigraphique, en élargissant en quelque sorte l’horizon autour de lui.

                                                        -----------

Qu’il soit permis tout d’abord d’en rappeler la teneur. Sur un bloc de granit servant de linteau à une prote d’une maison de Valbonnais aujourd’hui en ruines, on peut lire, gravés en belles capitales, les mots qui suivent, encadrés à droite et à gauche, de deux consoles renversées :

 

 

 

r.o.t.a.s

 

 

o.p.e.r.a

 

 

t.e.n.e.t

 

 

a.r.e.p.o

 

 

s.a.t.o.r

 

 

 Cette inscription  présente cette curieuse particularité qu’on peut la lire dans tous les sens : de bas en haut, comme de haut en bas, de droite à gauche, comme de gauche à droite. Litteram  ita dispositae sunt, ut, quocumque modo leguntur, semper eadem vocabula efficiuntur. Remarquons en outre que, à l’exception du mot AREPO, sur lequel nous allons revenir, tous les mots qui la composent sont empruntés à la langue latine.

 

 

 

                                                        ------------

 

 

 

Une première question se pose au sujet de cet assemblage de mots. A quelle époque a-t-il été gravé sur la pierre de Valbonnais que nous considérons ? Nous avons pour résoudre ce petit problème deux éléments de critique. C’est d’abord l’encadrement en forme de console renversée que nous signalons tout à l’heure, ornement qui était très en faveur à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle, et que l’on retrouve à la façade des églises construites à cette époque. Pour s’en tenir au Dauphiné, nous citerons comme exemples, l’église St André le Haut à Vienne, et l’ancienne chapelle du lycée à Grenoble. Et, d’autre part, si l’on compare les lettres de notre inscription à celles d’une autre gravée sur une maison voisine, on constate qu’elles sont de forme identique. Or, cette dernière inscription qui nous sert de terme de comparaison porte la date 1725. On est donc autorisé à en conclure que la première, celle qui fait l’objet de la présente étude, a été gravée vers la même époque.

 Mais, il s’en faut que le texte dont elle et formée soit le seul et le plus ancien connu. On en a découvert d’une teneur identique sur des monuments beaucoup plus anciens que la maison de Valbonnais. Il en existe une à la chapelle qui était précédemment au château  de Rochemaure (Ardèche), édifice du XIVe siècle. On en trouve une autre à l’intérieur du donjon de Loches qui date du XIIe siècle ; une autre sur une maison de Beaulieu Lez Loches, dites maison d’Agnès Sorel ; une autre au château de Chinon. Enfin, un archéologue contemporain en signale encore la présence d’une semblable à Cirencester (Comté de Gloucester), le Corinium des Romains.

A s’en tenir à ces six exemples d’inscriptions lapidaires, - et tout porte à croire que des recherches plus étendues permettraient d’en découvrir de nouveaux,- il est permis d’en conclure que nous nous trouvons en présence d’une formule stéréotypée, qui était dés le Moyen Age très répandue et employée tout au moins dans l’Europe Occidentale. Quel était le sens de cette formule, et pour quelle raison l’inscrivait-on sur les murs de certains édifices ? C’est que nous allons essayer de déterminer.

 

 

 

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Il convient de rappeler ici qu’un certain nombre d’explications du texte ont déjà été proposées. Ainsi, l’auteur anonyme d’un article public en 1854 dans le Magasin pittoresque y voyait « simplement une de ces puérilités auxquels s’amusaient les savants du Moyen Age », et il en donnait la traduction suivante : «  Le semeur possède (par conséquent récolte) ses œuvres »,- traduction qu’il croyait devoir enrichir d’un commentaire, pour la rendre plus intelligible : « On disait au Moyen Age : « Comme on sème on cueille. » C’est un équivalent de la sentence : « A chacun selon ses œuvres ». Nous n’aurons garde d’insister sur la faiblesse de cette interprétation qui n’a même pas pour elle le mérite d’être une « belle infidèle », et à qui l’on peut reprocher tout au moins de ne pas tenir compte du mot AREPO. Nous nous contenterons de dire qu’elle ne signifie pas grand-chose de raisonnable.

 De leur côté, Fissont et Vitu, les auteurs du Guide pittoresque du département de l’Isère paru en 1856, interprétaient  de la sorte le texte subillin : «  Le laboureur AREPO tient les roues, son ouvrage. » Ici les mots de l’énigme sont tous plus ou moins mués en langage français, mais le texte passé dans notre langue, n’en reste pas moins mystérieux ? Quel est ce laboureur Arepo dont la renommée est telle qu’on en trouve son nom de Loches à Valbonnais, en passant par Rochemaure ? Et pourquoi tient-il « les roues, son ouvrages » ? Autant de problèmes que la soi-disant traduction française ne contribue pas à éclaircir.

 D’autres archéologues, comme Champollion Figeac, restant sur une prudente réserve, se sont bornés à déclarer que cette inscription « pourra exercer pendant quelque temps la sagacité de tous les sphinxinet  présents et à venir. » Enfin, Pierquin de Gembloux, sans chercher à en approfondir le sens se contentait en 1837 de voir en cette formule « un abraxas ou abrasax monumental, talisman ou amulette émané de la théologie arithmétique ». Autant dire en somme, d’après ce qui précède, que le problème reste entier, et qu’on n’en a donné encore aucun explication véritablement satisfaisante.

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Or, la découverte récemment faite à Aurillac d’un document sur vélin à la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle, nous paraît présenter un vif intérêt pour la solution du problème posé, et va déjà nous fournir un commencement d’éclaircissement. Il s’agit bien d’un phylactère écrit au recto et au verso, et composé de trente-six carrés de dimensions variables. Ce texte faisait partie d’une collection de documents précieusement conservés «  depuis une époque bien lointaine » par différents membres d’une même famille auvergnate qui se les transmettaient religieusement de génération en génération. Ils étaient renfermés dans un sachet «  dont les effets étaient si connus du voisinage pour favoriser la délivrance des femmes enceintes, qu’on venait souvent le demander. » Le sachet qu’on a fini par se décider à ouvrir il y a seulement cinq ans, a révélé tous ses secrets. ((cf. Alphonse AYMAR : Le sachet accoucheur et ses mystères. Contribution à l’étude du folklore de la Haute Auvergne du treizième au dix-huitième siècle))

  Sur les 36 carrés dont se compose l’un des côtés de notre phylactère, les 4 placés aux angles sont occupés par les figures des symboles des Evangélistes ; 20 contiennent des recettes contre différents maux ou dangers ; 12 enfin sont remplis par autant de cercles magiques disposés sur 3 rangées horizontales, et dont chacun a une vertu particulière. L’un constitue un remède contre les maux d’yeux ; un autre contre la goutte ; un troisième contre la fièvre, un quatrième préserve de tous les maux en général ; un cinquième des embûches du démon, etc.

  Or l’un de ces 12 cercles mérite d’arrêter particulièrement notre attention. C’est celui qui occupe la troisième place sur la rangée du bas ((dessin))

 Il reproduit, [..], le texte de l’inscription de Valbonnais, et l’explication qui l’entoure nous éclaire d’une façon positive sur le pouvoir magique qui était attribué au commencement du XIVe siècle aux cinq mots de notre texte : Hanc figuram mostra mulierem in partu et peperit . C’était donc une sorte de formule à laquelle la superstition attachait une vertu particulière : celle de faciliter les accouchements.

 

 

 

Il convient d’insister ici sur la date de notre précieux phylactère. L’éditeur qui l’a publié et reproduit en fac-similé, après l’avoir attribué à juste raison au plus tard au commencement du Ive siècle ajoute cette importante remarque : « Si la copie paraît du début du XIVe siècle, le document est probablement très antérieur, et l’on notera comme particulièrement curieuse à ce point de vue, dans le carré XXIII du côté A, la forme mérovingienne seo pour seu ». Pour renforcer la valeur de cette remarque, nous noterons également les formes mostra mulierem pour monstra mulieri et peperit pour parit ou pariet que l’on trouve dans le pourtour du cercle reproduit ci-dessus. Ces tournures incorrectes, telles qu’on en rencontre à profusion dans les textes de la basse latinité constituent elles aussi un indice d’archaïsme. Nous sommes ainsi autorisé à en inférer que le phylactère du XIVe siècle a du être composé ou copié d’après des textes beaucoup plus anciens, qui pouvaient remonter au VIe ou au VIIe siècle. Il en résulte donc que depuis cette lointaine époque jusqu’à celle où elle fut de nouveau transcrite, la formule sator, arepo, tenet, opera, rotas s’était transmise, au moins dans une région de la France, l’Auvergne, avec une destination très précise : secourir la femme dans son travail de l’enfantement.

  Mais, si cette explication est irréfutable,- puisque imposée par le texte lui-même du document d’Aurillac,- on ne saurait cependant l’admettre pour les inscriptions lapidaires de même teneur que nous avons relevées. Encore qu’il ne soit pas absurde d’imaginer qu’une femme prisonnière au donjon de Loches, étant sur le point de devenir mère, ait songé à graver la formule tutélaire sur le mur de sa geôle, il faut convenir que cette hypothèse présente peu de vraisemblance. Et d’autre part comment croire que le châtelain de Rochemaure et le bourgeois de Valbonnais se soient exclusivement préoccupés du sort des prégnantes lorsqu’ils l’ont fait inscrire sur le mur de leur demeure ? Le problème ainsi posé n’est au fond qu’un des aspects de celui des origines de la formule elle-même, qu’il convient maintenant de tenter d’éclaircir.

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Nous venons de souligner tout à l’heure l’insuffisance des traductions qui ont été données du texte. Si l’on a pu rendre en français chacun des mots latins sator, tenet, opera, rotas, pris individuellement, on n’a guère réussi à les assembler de telle sorte qu’ils présentent un sens d’où le bon sens ne soit pas exclu. En outre, et ceci est d’une grande importance, aucun des traducteurs n’a pu donner une signification précise du mot arepo, dans lequel l’un d’eux a voulu voir un nom propre. La vérité est pourtant que le nœud de la question, la clef de l’énigme réside dans l’explication de ce terme, qui n’appartient ni à la langue latine, ni à la langue grecque, et qui ne représente pas non plus un nom de personne.

  Le mot arepo est en réalité d’origine hébraïque. Il est une des formes, (1ère pers, sing du futur) du verbe repha ou repa qui veut dire guérir, rétablir, assister, pardonner, venir en aide, consoler, secourir. Il avait donc le sens de : je secouerai, je viendrai en aide et par extension celui de : je suis prêt à (vous) secourir, à (vous) soulager, à (vous) guérir.

 

 

 

  Venu d’Orient, où il était compris de tout le monde, il a pénétré en Europe à une époque que nos précédentes remarques philologiques nous permettent de faire remonter au moins au VI ou au VIIe siècle. Au milieu des peuples de races différentes, qui s’étaient répandus des deux côtés du Rhin et des Alpes, le sens précis de ce vocable emprunté à une langue étrangère se perdit peu à peu : mais, l’idée de sauvegarde et de protection qu’il présentait le maintint pourtant en usage. Il était en quelque sorte l’équivalent d’un totem ou d’un talisman pour la grande majorité de ceux qui l’entendaient prononcer, ou s’en servaient eux mêmes.

  C’est peu de temps après qu’il eut cessé d’être compris par les masses que les faiseurs de jeux et de compositions verbales s’en emparèrent, et le choisirent comme thème d’un divertissement d’esprit. Ils l’enchâssèrent dans un ensemble de mots croisés d’une extraordinaire ingéniosité, qui, l’environnant d’un impénétrable mystère, contribua à augmenter la faveur dont il jouissait. La curieuse contexture dans laquelle il se trouva enchevêtré fit ainsi corps avec lui et en devint inséparable. Dés lors, la notion de sauvegarde dont il était à l’origine seul représentatif s’étendit à la composition tout entière, qui ne tarda pas à faire figure de formule magique.

  Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle se soit transmise par la tradition et par l’écriture, et qu’on ait eu recours à son pouvoir, dans les circonstances périlleuses où la vie humaine est en danger. L’emmuré du château de Loches a pensé à la graver sur le mur de sa prison pour se préserver contre la cruauté de ses geôliers. La tradition lui avait attribué en Auvergne une vertu particulièrement efficace pour la délivrance des femmes enceintes. L’hôte du château de Rochemaure et celui de la maison de Valbonnais voyaient en elle un moyen d’éloigner les maléfices et de garder leur foyer des embûches du malin, et des mauvais esprits.

 

 

 

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  Telle serait donc la genèse de notre inscription. A l’époque où elle fut gravée sur le linteau de la porte de Valbonnais, il y avait longtemps qu’on n’en comprenait plus le sens. Mais, elle n’en continuait pas moins, parce que ou quoique incompréhensible, à jouer le rôle de talisman destiné à conjurer le mauvais sort. C’est pour cette raison d’origine superstitieuse qu’on la plaça bien en vue au dessus de l’entrée de la demeure.

  Mais il serait vain de chercher à en donner une traduction convenable. Si les cinq mots dont elle est formée pris individuellement présentent un sens précis, il n’est guère possible de constituer avec eux une phrase ou une proposition quelconque dans laquelle les lois de la syntaxe et celles de la raison soient en même temps observées. Tous ceux qui se sont essayés à cet exercice de traduction y ont échoué, pour l’excellente raison que l’opération n’est pas réalisable. Autant vaudrait celle qui aurait pour objet de former une phrase avec les seuls éléments des « mots carrés » proposés par un de nos périodiques contemporains à la sagacité de ses lecteurs.

 

 

                                                 fin

                                                  

trouvé dans "Cahiers d'histoire et d'archéologies",2eme année,13è cachier, année 1932, écrit par M  G.LETONNELIER (archiviste départemental de l'Isère), pg 291-299

                       

par Shen-Po publié dans : trouvés
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