Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Catégories

Images aléatoires

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Recherche

Dimanche 6 novembre 2005

« Note sur l’inscription de Valbonnais (Isère)

  L’inscription de Valbonnais est une des plus connues parmi celles qui se sont conservées en Dauphiné. Son texte énigmatique a été reproduit à maintes reprises dans des revues savantes, les magazines populaires, les journaux régionaux et même les grands quotidiens étrangers. Les archéologues ont publié à son sujet d’abondants commentaires. Il n’y a guère d’alpinistes, de touristes, d’amateurs, de simples curieux qui, passant par la rue centrale de la pittoresque localité, ne s’arrêtent devant le linteau de porte sur lequel elle fut gravée, et ne cherchent à en pénétrer le mystère. M.Marchon a contribué à la rendre populaire dans son  Bachelier sans vergogne (Paris, Grasset, 1925, p91-102) où il met aux prises, dans une amusante scène, deux épigraphistes d’occasion qui, à force de disputer sur son interprétation en arrivent à se disputer entre eux . Malgré les multiples tentatives d’explications qui en ont été données jusqu’à ce jour, on ne peut vraiment affirmer que la lumière soit définitivement faite autour d’elle. Nous n’avons pas ici la présomption de donner du problème une décisive et irréfutable solution, mais d’apporter seulement une modeste contribution à l’éclaircissement de ce document épigraphique, en élargissant en quelque sorte l’horizon autour de lui.

                                                        -----------

Qu’il soit permis tout d’abord d’en rappeler la teneur. Sur un bloc de granit servant de linteau à une prote d’une maison de Valbonnais aujourd’hui en ruines, on peut lire, gravés en belles capitales, les mots qui suivent, encadrés à droite et à gauche, de deux consoles renversées :

 

 

 

r.o.t.a.s

 

 

o.p.e.r.a

 

 

t.e.n.e.t

 

 

a.r.e.p.o

 

 

s.a.t.o.r

 

 

 Cette inscription  présente cette curieuse particularité qu’on peut la lire dans tous les sens : de bas en haut, comme de haut en bas, de droite à gauche, comme de gauche à droite. Litteram  ita dispositae sunt, ut, quocumque modo leguntur, semper eadem vocabula efficiuntur. Remarquons en outre que, à l’exception du mot AREPO, sur lequel nous allons revenir, tous les mots qui la composent sont empruntés à la langue latine.

 

 

 

                                                        ------------

 

 

 

Une première question se pose au sujet de cet assemblage de mots. A quelle époque a-t-il été gravé sur la pierre de Valbonnais que nous considérons ? Nous avons pour résoudre ce petit problème deux éléments de critique. C’est d’abord l’encadrement en forme de console renversée que nous signalons tout à l’heure, ornement qui était très en faveur à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle, et que l’on retrouve à la façade des églises construites à cette époque. Pour s’en tenir au Dauphiné, nous citerons comme exemples, l’église St André le Haut à Vienne, et l’ancienne chapelle du lycée à Grenoble. Et, d’autre part, si l’on compare les lettres de notre inscription à celles d’une autre gravée sur une maison voisine, on constate qu’elles sont de forme identique. Or, cette dernière inscription qui nous sert de terme de comparaison porte la date 1725. On est donc autorisé à en conclure que la première, celle qui fait l’objet de la présente étude, a été gravée vers la même époque.

 Mais, il s’en faut que le texte dont elle et formée soit le seul et le plus ancien connu. On en a découvert d’une teneur identique sur des monuments beaucoup plus anciens que la maison de Valbonnais. Il en existe une à la chapelle qui était précédemment au château  de Rochemaure (Ardèche), édifice du XIVe siècle. On en trouve une autre à l’intérieur du donjon de Loches qui date du XIIe siècle ; une autre sur une maison de Beaulieu Lez Loches, dites maison d’Agnès Sorel ; une autre au château de Chinon. Enfin, un archéologue contemporain en signale encore la présence d’une semblable à Cirencester (Comté de Gloucester), le Corinium des Romains.

A s’en tenir à ces six exemples d’inscriptions lapidaires, - et tout porte à croire que des recherches plus étendues permettraient d’en découvrir de nouveaux,- il est permis d’en conclure que nous nous trouvons en présence d’une formule stéréotypée, qui était dés le Moyen Age très répandue et employée tout au moins dans l’Europe Occidentale. Quel était le sens de cette formule, et pour quelle raison l’inscrivait-on sur les murs de certains édifices ? C’est que nous allons essayer de déterminer.

 

 

 

                                             ---------------------------------------

 

 

 

Il convient de rappeler ici qu’un certain nombre d’explications du texte ont déjà été proposées. Ainsi, l’auteur anonyme d’un article public en 1854 dans le Magasin pittoresque y voyait « simplement une de ces puérilités auxquels s’amusaient les savants du Moyen Age », et il en donnait la traduction suivante : «  Le semeur possède (par conséquent récolte) ses œuvres »,- traduction qu’il croyait devoir enrichir d’un commentaire, pour la rendre plus intelligible : « On disait au Moyen Age : « Comme on sème on cueille. » C’est un équivalent de la sentence : « A chacun selon ses œuvres ». Nous n’aurons garde d’insister sur la faiblesse de cette interprétation qui n’a même pas pour elle le mérite d’être une « belle infidèle », et à qui l’on peut reprocher tout au moins de ne pas tenir compte du mot AREPO. Nous nous contenterons de dire qu’elle ne signifie pas grand-chose de raisonnable.

 De leur côté, Fissont et Vitu, les auteurs du Guide pittoresque du département de l’Isère paru en 1856, interprétaient  de la sorte le texte subillin : «  Le laboureur AREPO tient les roues, son ouvrage. » Ici les mots de l’énigme sont tous plus ou moins mués en langage français, mais le texte passé dans notre langue, n’en reste pas moins mystérieux ? Quel est ce laboureur Arepo dont la renommée est telle qu’on en trouve son nom de Loches à Valbonnais, en passant par Rochemaure ? Et pourquoi tient-il « les roues, son ouvrages » ? Autant de problèmes que la soi-disant traduction française ne contribue pas à éclaircir.

 D’autres archéologues, comme Champollion Figeac, restant sur une prudente réserve, se sont bornés à déclarer que cette inscription « pourra exercer pendant quelque temps la sagacité de tous les sphinxinet  présents et à venir. » Enfin, Pierquin de Gembloux, sans chercher à en approfondir le sens se contentait en 1837 de voir en cette formule « un abraxas ou abrasax monumental, talisman ou amulette émané de la théologie arithmétique ». Autant dire en somme, d’après ce qui précède, que le problème reste entier, et qu’on n’en a donné encore aucun explication véritablement satisfaisante.

                                 ------------------------------------

 

 

 

Or, la découverte récemment faite à Aurillac d’un document sur vélin à la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle, nous paraît présenter un vif intérêt pour la solution du problème posé, et va déjà nous fournir un commencement d’éclaircissement. Il s’agit bien d’un phylactère écrit au recto et au verso, et composé de trente-six carrés de dimensions variables. Ce texte faisait partie d’une collection de documents précieusement conservés «  depuis une époque bien lointaine » par différents membres d’une même famille auvergnate qui se les transmettaient religieusement de génération en génération. Ils étaient renfermés dans un sachet «  dont les effets étaient si connus du voisinage pour favoriser la délivrance des femmes enceintes, qu’on venait souvent le demander. » Le sachet qu’on a fini par se décider à ouvrir il y a seulement cinq ans, a révélé tous ses secrets. ((cf. Alphonse AYMAR : Le sachet accoucheur et ses mystères. Contribution à l’étude du folklore de la Haute Auvergne du treizième au dix-huitième siècle))

  Sur les 36 carrés dont se compose l’un des côtés de notre phylactère, les 4 placés aux angles sont occupés par les figures des symboles des Evangélistes ; 20 contiennent des recettes contre différents maux ou dangers ; 12 enfin sont remplis par autant de cercles magiques disposés sur 3 rangées horizontales, et dont chacun a une vertu particulière. L’un constitue un remède contre les maux d’yeux ; un autre contre la goutte ; un troisième contre la fièvre, un quatrième préserve de tous les maux en général ; un cinquième des embûches du démon, etc.

  Or l’un de ces 12 cercles mérite d’arrêter particulièrement notre attention. C’est celui qui occupe la troisième place sur la rangée du bas ((dessin))

 Il reproduit, [..], le texte de l’inscription de Valbonnais, et l’explication qui l’entoure nous éclaire d’une façon positive sur le pouvoir magique qui était attribué au commencement du XIVe siècle aux cinq mots de notre texte : Hanc figuram mostra mulierem in partu et peperit . C’était donc une sorte de formule à laquelle la superstition attachait une vertu particulière : celle de faciliter les accouchements.

 

 

 

Il convient d’insister ici sur la date de notre précieux phylactère. L’éditeur qui l’a publié et reproduit en fac-similé, après l’avoir attribué à juste raison au plus tard au commencement du Ive siècle ajoute cette importante remarque : « Si la copie paraît du début du XIVe siècle, le document est probablement très antérieur, et l’on notera comme particulièrement curieuse à ce point de vue, dans le carré XXIII du côté A, la forme mérovingienne seo pour seu ». Pour renforcer la valeur de cette remarque, nous noterons également les formes mostra mulierem pour monstra mulieri et peperit pour parit ou pariet que l’on trouve dans le pourtour du cercle reproduit ci-dessus. Ces tournures incorrectes, telles qu’on en rencontre à profusion dans les textes de la basse latinité constituent elles aussi un indice d’archaïsme. Nous sommes ainsi autorisé à en inférer que le phylactère du XIVe siècle a du être composé ou copié d’après des textes beaucoup plus anciens, qui pouvaient remonter au VIe ou au VIIe siècle. Il en résulte donc que depuis cette lointaine époque jusqu’à celle où elle fut de nouveau transcrite, la formule sator, arepo, tenet, opera, rotas s’était transmise, au moins dans une région de la France, l’Auvergne, avec une destination très précise : secourir la femme dans son travail de l’enfantement.

  Mais, si cette explication est irréfutable,- puisque imposée par le texte lui-même du document d’Aurillac,- on ne saurait cependant l’admettre pour les inscriptions lapidaires de même teneur que nous avons relevées. Encore qu’il ne soit pas absurde d’imaginer qu’une femme prisonnière au donjon de Loches, étant sur le point de devenir mère, ait songé à graver la formule tutélaire sur le mur de sa geôle, il faut convenir que cette hypothèse présente peu de vraisemblance. Et d’autre part comment croire que le châtelain de Rochemaure et le bourgeois de Valbonnais se soient exclusivement préoccupés du sort des prégnantes lorsqu’ils l’ont fait inscrire sur le mur de leur demeure ? Le problème ainsi posé n’est au fond qu’un des aspects de celui des origines de la formule elle-même, qu’il convient maintenant de tenter d’éclaircir.

                                    -------------------------------------------

 

 

 

Nous venons de souligner tout à l’heure l’insuffisance des traductions qui ont été données du texte. Si l’on a pu rendre en français chacun des mots latins sator, tenet, opera, rotas, pris individuellement, on n’a guère réussi à les assembler de telle sorte qu’ils présentent un sens d’où le bon sens ne soit pas exclu. En outre, et ceci est d’une grande importance, aucun des traducteurs n’a pu donner une signification précise du mot arepo, dans lequel l’un d’eux a voulu voir un nom propre. La vérité est pourtant que le nœud de la question, la clef de l’énigme réside dans l’explication de ce terme, qui n’appartient ni à la langue latine, ni à la langue grecque, et qui ne représente pas non plus un nom de personne.

  Le mot arepo est en réalité d’origine hébraïque. Il est une des formes, (1ère pers, sing du futur) du verbe repha ou repa qui veut dire guérir, rétablir, assister, pardonner, venir en aide, consoler, secourir. Il avait donc le sens de : je secouerai, je viendrai en aide et par extension celui de : je suis prêt à (vous) secourir, à (vous) soulager, à (vous) guérir.

 

 

 

  Venu d’Orient, où il était compris de tout le monde, il a pénétré en Europe à une époque que nos précédentes remarques philologiques nous permettent de faire remonter au moins au VI ou au VIIe siècle. Au milieu des peuples de races différentes, qui s’étaient répandus des deux côtés du Rhin et des Alpes, le sens précis de ce vocable emprunté à une langue étrangère se perdit peu à peu : mais, l’idée de sauvegarde et de protection qu’il présentait le maintint pourtant en usage. Il était en quelque sorte l’équivalent d’un totem ou d’un talisman pour la grande majorité de ceux qui l’entendaient prononcer, ou s’en servaient eux mêmes.

  C’est peu de temps après qu’il eut cessé d’être compris par les masses que les faiseurs de jeux et de compositions verbales s’en emparèrent, et le choisirent comme thème d’un divertissement d’esprit. Ils l’enchâssèrent dans un ensemble de mots croisés d’une extraordinaire ingéniosité, qui, l’environnant d’un impénétrable mystère, contribua à augmenter la faveur dont il jouissait. La curieuse contexture dans laquelle il se trouva enchevêtré fit ainsi corps avec lui et en devint inséparable. Dés lors, la notion de sauvegarde dont il était à l’origine seul représentatif s’étendit à la composition tout entière, qui ne tarda pas à faire figure de formule magique.

  Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle se soit transmise par la tradition et par l’écriture, et qu’on ait eu recours à son pouvoir, dans les circonstances périlleuses où la vie humaine est en danger. L’emmuré du château de Loches a pensé à la graver sur le mur de sa prison pour se préserver contre la cruauté de ses geôliers. La tradition lui avait attribué en Auvergne une vertu particulièrement efficace pour la délivrance des femmes enceintes. L’hôte du château de Rochemaure et celui de la maison de Valbonnais voyaient en elle un moyen d’éloigner les maléfices et de garder leur foyer des embûches du malin, et des mauvais esprits.

 

 

 

                      ---------------------------------------------------------

  Telle serait donc la genèse de notre inscription. A l’époque où elle fut gravée sur le linteau de la porte de Valbonnais, il y avait longtemps qu’on n’en comprenait plus le sens. Mais, elle n’en continuait pas moins, parce que ou quoique incompréhensible, à jouer le rôle de talisman destiné à conjurer le mauvais sort. C’est pour cette raison d’origine superstitieuse qu’on la plaça bien en vue au dessus de l’entrée de la demeure.

  Mais il serait vain de chercher à en donner une traduction convenable. Si les cinq mots dont elle est formée pris individuellement présentent un sens précis, il n’est guère possible de constituer avec eux une phrase ou une proposition quelconque dans laquelle les lois de la syntaxe et celles de la raison soient en même temps observées. Tous ceux qui se sont essayés à cet exercice de traduction y ont échoué, pour l’excellente raison que l’opération n’est pas réalisable. Autant vaudrait celle qui aurait pour objet de former une phrase avec les seuls éléments des « mots carrés » proposés par un de nos périodiques contemporains à la sagacité de ses lecteurs.

 

 

                                                 fin

                                                  

trouvé dans "Cahiers d'histoire et d'archéologies",2eme année,13è cachier, année 1932, écrit par M  G.LETONNELIER (archiviste départemental de l'Isère), pg 291-299

                       

par Shen-Po publié dans : trouvés
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback trackback (1)    recommander
logiciel de création de site internet sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus