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Dimanche 21 octobre 2007

Un jour, alors que Mathilde était prostrée dans son canapé à regarder les dernières catastrophes, elle eut une révélation : elle allait forcément mourir aussi. Mais c’était quoi la mort ?

 

 

 

Ne sachant pas le moment de sa venue, elle entreprit de faire une liste des diverses causes de décès par rapport à son age, c'est-à-dire neuf ans. Elle inclut un ordre de probabilité en fonction de ce qu’elle pensait très réalisable ou peu réalisable. Ainsi n’ayant guère envie de précipiter sa mort, elle plaça le suicide à la fin. Elle réalisa aussi qu’il y avait peu de chance que son départ pour l’au-delà soit dû à un arrêt du cœur pendant le sommeil étant donné qu’elle était en très bonne santé. Cette idée l’agaçait d’ailleurs aussi un peu car cela signifiait  que si  elle devait dans l’instant périr, ce serait sûrement avec une certaine souffrance : accident de voiture, noyade à la piscine, incendie de l’immeuble, intoxication, meurtre, attentat… Mais aurait-elle le choix ?

 La Faucheuse, venant de s’occuper d’une malade dans le bâtiment d’en face, fut attirée par la curiosité de la petite fille. Celle-ci ne semblait nullement avoir peur d’elle, ce qui la touchait droit au cœur pour reprendre l’expression. Elle en fut même amusée. Qui eût crû que la faux puisse pendant un instant prendre l’apparence d’un grand et large sourire ?

 

Mathilde, ne se sachant pas épiée,  passa à l’étape suivante, à savoir « l’après mort ». Dés le lendemain, elle demanda à quelques camarades lors de la récréation ce qu’ils en pensaient.

 

-Une fois là haut répondit Romain, on a plus de corps donc on ne mange et boit pas ! On n’a plus besoin non plus de vêtements, de chaussures, où de meubles.

 

 -Comment en es-tu sûr ? questionna Mathilde.

 

 -Quand grand-mère était malade, mes parents ont vendu tout ce qui lui appartenait en disant qu’une fois au paradis elle n’aurait plus besoin de rien. On a juste pris pour nous le frigidaire.

-On garde toujours un œil sur ce qui se passe dans nos familles continua Antoinette

 

 -Et comment peux-tu savoir ça ? railla Romain

 

-Lorsque papa n’est pas d’accord avec grand-mère, elle montre toujours du doigt le portrait de papi en disant qu’il ne doit pas être content de là où il est.

 

 Voilà qui donnait quelques indications à Mathilde. Au  repas de famille dominical, elle posa cette même question aux adultes. Une fois l’effet de surprise passé, on lui répondit gentiment que tout dépendait de la « Religion ». Cette réponse ennuya la jeune fille : de ce qu’elle avait vu à la télévision et autour d’elle, personne ne semblait d’accord sur les religions, chacun voulant imposer la sienne.

 La Faucheuse était attendrit devant l’inquiétude de la petite. « Les Hommes sont bien compliqués » pensa t-elle.  « Ils ont tant de représentations, de trompeuses opinions, de faux symboles qu’ils n’allègent pas ma besogne. » Pendant la nuit, elle s’invita dans les songes de Mathilde. Celle-ci revoyait une dispute entre sa mère et sa tante. L’une reprochait aux catholiques d’avoir dans leur église trop de statues, de choses superflues, et l’autre aux protestants d’avoir  un lieu de culte trop froid à ses yeux. L’instant suivant se passait dans un hypothétique paradis où se dressait une maison rectangulaire avec un étage. Chaque niveau était constitué d’une unique pièce devant recevoir les partisans des deux religions séparément. La seule différence entre eux était la présence d’une moquette pour les catholiques. Cela fit beaucoup rire La Faucheuse. Puis plus loin, une maison se dressait tout en bois. Celle-ci était consacrée aux indous, bouddhistes et tous ceux se rapprochant de la nature. Le rêve fut interrompu soudainement par la sonnerie du réveil.

 

  Plus tard, Mathilde continua son enquête avec d’autres camarades à l’école puis en consultant l’encyclopédie de la maison. Quelque chose clochait. Il semblait effectivement qu’en devenant une âme, nous ne puissions pas profiter de cette forme dénudée de limite : certains devaient rester avec ceux de leur propre religion ou de leur famille ou de la même couleur de peau. Les problèmes de langues semblaient persister, sans parler d’un jugement possible sur une balance ou différents tests à passer pour rejoindre un groupe quand on était pas bloqué avant, renvoyé sur terre sans pouvoir se défendre ou finissant dans le total néant. Bref, quel «  bordel ! » Où était la part de vérité dans ce méli-mélo ?

  Alors La Faucheuse décida d’aider Mathilde. Elle le fit au travers d’un rêve. La fillette s’endormit très profondément. Elle eut l’impression de devenir très légère et de pouvoir s’envoler d’abord au dessus de son lit, puis au dessus de sa maison, de la ville…D’un coup, elle se retrouva parmi un groupe d’enfants sur une plage. Tous étaient d’origines différentes mais peu importait, ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Leurs visages étaient sereins et en paix, les yeux pétillaient de joie et de malice, le rire au coin des lèvres paraissait ne pouvoir se déloger. Ils marchaient le long d’une baie à l’eau turquoise, couraient de temps à autre après de petits crabes transparents ou jouaient à chat perché sur les rochers, les troncs d’arbres morts échoués ou les noix de coco jonchant le sable. Les filles s’amusaient aussi à ramasser coquillages et nacres. Ils s’arrêtaient un moment pour, comme en guise de prière, chanter un air d’espoir et de fraternité. Des petites flammes volèrent autour d’eux chatouillant parfois les enfants. Il devait y en avoir des milliers. Quand ils se relevèrent pour partir, Mathilde su qu’elle ne poursuivrait pas le voyage cette fois-ci. Elle se réveilla le matin en souriant.

 

 Elle savait ce qui l’attendait dans « l’après mort ». Elle ne délivra son secret que bien des années plus tard, juste avant de retrouver La Faucheuse : « Je vais là où réside l’âme libre des enfants car eux seuls peuvent atteindre le cœur du monde. »

  

par Shen-Po publié dans : nouvelles communauté : Coeur d'artiste , esprit libre
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Dimanche 21 octobre 2007

Elle regardait par la fenêtre.

Les sourcils froncés. Les yeux rouges et humides. Ces narines se contractaient à intervalle régulier. Toute sa mâchoire restait constamment contracté et sa bouche se déformait en rictus douloureux. Elle hésitait à desserrer les dents ou bien émettre un cri sourd. Puis comme pour sortir la tension et la fureur qu’elle accumulait, elle se griffait le visage superficiellement.

Puis lentement, elle se décrispait. Son attention se portait à nouveau sur son émission de télévision préférée. Elle redevenait spectatrice, s’imaginant même dans le public. C’était un peu sa famille. Elle connaissait toutes les épreuves par cœur. Les mimiques du présentateur aussi. Elle soufflait parfois les réponses que le candidat ne trouvait pas. Avachie sur son fauteuil, elle se redressait quand le jeu demandait de l’adresse. C’était tout juste d’ailleurs si elle n’exécutait pas le mouvement.

Elle était bien sans ce bruit. Mais fallait toujours que ça recommence. Toutes les demi-heures, même tous les quarts d’heure pendant les vacances scolaires. Alors elle regardait encore par la fenêtre et tout son corps se révulsait.

« Ca suffit, je n’en peux plus ! Faut que ça s’arrête.» se répétait-elle.

C’était à cause du passage des trains. Les trains la harcelaient sans relâche.

Vrombissements des locomotives. Crissements des freins sur les rails.  Echo lourd et lent des fourgons pleins. Martèlement des wagons entre eux. Battements rapides des TGV. Tumulte des trains qui se croisent…

Alors un jour, elle trouva « la solution ». Sur un papier, elle écrivit la lettre suivante :

« Cher Denis,

Depuis des années, le bruit me fait souffrir. Cela a commencé quand nous sommes venus habiter en ville. Nos voisins se moquaient bien alors de ne pas taper des pieds ou de soulever les chaises. Puis nous avons déménagé, et là c’est le bruit des voitures qui m’est devenue de plus en plus insupportable. Nous avons encore une fois déménagé. Mais aujourd’hui, je n’en peux plus d’entendre le passage des trains sous ma fenêtre. J’ai écrit à la SNCF pour qu’ils trouvent une solution. Ils m’ont répondue qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi. Ce sont des menteurs. J’ai donc décidé de me jeter sur la voie ferrée, ainsi les trains seront bien obligés de s’arrêter.

Voilà mon fils, je t’aime,

Maman »

Quand le pauvre Denis eut fini de lire la lettre, il n’en revenait pas. Sa mère s’était défenestrée. Il ne comprenait pas. Cela faisait plus d’un an qu’il avait installé sa mère en maison de repos. Elle avait une vue sur le parc avec pour tout bruit le chant des oiseaux…

 

  

par Shen-Po publié dans : nouvelles communauté : Coeur d'artiste , esprit libre
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Vendredi 31 mars 2006
 
( Conte avec mots imposés : tasse, carlingue, arborigène, bocage )

 

 

 

 

Il était une fois un pays à la terre rouge et brûlée.  D'abord par petits groupes, puis seuls, les aborigènes devaient effectuer plusieurs voyages leur permettant de grandir, de mûrir et enfin de s’élever spirituellement.

      Voici qu'un enfant répondant au nom de Tasmin, fut  désigné par sa tribu pour accomplir « le petit voyage ». Comme tous les membres de sa communauté, il était accompagné de son oncle et de son père. Tasmin, guidé dans un premier temps par ses deux parents puis par les ancêtres, devait s’éveiller et chercher sa nature profonde.  Il reçut de sa mère, très fière, une tasse dans laquelle il pourrait boire son thé. Ils quittèrent donc ce bocage si agréable et si vert, et arrivèrent rapidement vers des terres moins fertiles.  Toute la journée, ils parcoururent   savane et petits canyons. En fin d’après midi, il était nécessaire d’emprunter un pont magique. Mais la coutume imposait que l’on attende que  la lune soit bien haute dans le ciel.

 

     Alors, le petit groupe établit un petit campement. Ils partagèrent des histoires sacrées sur les animaux et autres créatures. Tasmin apprit que pour devenir un homme, il devait avoir la sensation de mourir et de renaître à la vie lors de sa méditation au « grand rocher ». Pour cela il fallait être en totale harmonie avec les esprits, la terre et le ciel. Alors, à son retour, Tasmin serait en mesure de présenter un autre nom, son nom d’homme. Il en allait ainsi dans sa tribu : à chaque changement profond de son existence, on choisissait un autre nom.

 

      Enfin, après avoir mangé et dormi un peu, le signal du départ arriva : la lune dominait le ciel. Une fois sur l'autre rive, Tasmin reçut un arc et quelques flèches. Il était temps qu’il poursuive son chemin seul jusqu’au rocher des ancêtres.  Le jeune homme atteignit son but après avoir observé quelques oiseaux et fait attention à éviter un gros prédateur. Quelques racines lui permirent aussi, de se désaltérer grâce à l’eau qu’elles contenaient.

 

     Enfin il décida d’entamer sa méditation lorsqu’il entendit un drôle de bruit...."DRRRRRR..." Il vit quelque chose tomber à toute allure. Tout d'un coup, surpris, Tasmin reçut sur lui ce bout de ciel : un bout de carlingue ! Tasmin s'évanouit et se crut mort. Lorsqu'il reprit connaissance, se sentant renaître à la vie, il crut y voir un signe. Alors il prit le chemin du retour sans attendre.

 

    Et lorsque le jeune homme revint au village, il annonça son nouveau nom d'homme Boubougui  : morceau de ciel!

par Shen-Po publié dans : nouvelles communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 10 janvier 2006

Alors que Stéphane et moi marchions en regardant étalages, boutiques et passants, la course du temps se mit à ralentir. Je vis une femme avancer vers moi. Je ne l’avais jamais vue  et cependant je savais qu’elle ne m’était pas inconnue. C’était comme si elle venait d’un autre monde, d’une autre époque. L’instant parut en lui même magique : Stéphane s’écarta, sentant certainement inconsciemment que cette rencontre ne le concernait pas alors que cette femme se plaçait juste en face de moi. Elle me dit alors comme surprise et ravie à la fois : «  Nous n’aurions pas du nous rencontrer maintenant ». La discussion se concentra essentiellement sur ma vie actuelle. Elle me prit mes mains, les regarda attentivement et finit par dire que j’ « étais sur la bonne voie ». Je sentais son aura m’envahir d’un bien être indescriptible : amie, égale d’un autre temps…Nous regardâmes le soleil instinctivement, signe que nous devions nous quitter encore une fois. Elle se fondit dans la foule comme elle en était venue, la main de Stéphane s’empara de la mienne me signalant que la vie reprenait son rythme normal.

par Shen-Po publié dans : nouvelles
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Jeudi 1 décembre 2005

-   Allo, oui ?

-   Vous allez mourir…

-   Pardon ?

-   Quelqu’un va vous poignarder dans le dos lors d’une réception. Vous savez que je ne mens pas. Rappelez-moi au 13-13.

-   Mais qui êtes-vous ? Qu’est ce que c’est que cette histoire de fou ?...

Bip…Bip…

-    Allo ! Allo !!

  Angéla raccroche le téléphone et s’assied. C’est une mauvaise blague, oui c’est forcément une mauvaise blague. Comment peut-on vous annoncer au téléphone que vous allez mourir et vous demander de rappeler avec un numéro incomplet? Et comment pourrait-elle savoir que ce n’est pas un mensonge : elle n’est pas médium ! C’est aberrant.

  La jeune femme se lève, quitte  son salon en empruntant le couloir et se dirige vers un placard d’où elle sort un aspirateur. Après l’avoir branché, elle l’allume et le passe machinalement dans toutes les pièces de son appartement.

  Elle doit effectivement  accompagner son mari à une  réception. Enfin ce n’est pas vraiment une réception : ils ont reçu une invitation pour fêter l’ouverture d’une librairie. Mais qui pourrait bien lui vouloir du mal ? Décidément, tout ça lui semble vraiment dingue. Angéla se ressasse ce coup de téléphone, comme si elle appuyait sans cesse sur la touche bis d’un répondeur. « Vous savez que je ne mens pas ».  La voix de cette femme a un timbre singulier. Elle se concentre mais ne reconnaît aucun proche. Et puis, personne ne s’amuserait à lui jouer un tour pareil. Non elle ne sait pas si c’est un mensonge, une sinistre facétie. Enfin 13-13 comme numéro de téléphone, ça n’est pas possible, c’est trop court, en tout cas pour un particulier.

  Après avoir rangé l’aspirateur, elle file à la cuisine et prend en dessous de son évier un chiffon et un aérosol pour enlever la poussière sur les meubles du salon. Alors qu’elle tourne les talons, elle s’arrête d’un coup, fait demi-tour et ouvre à nouveau le placard. Elle y prend un produit ménager spécial « parfum d’ambiance » : la fumée froide du tabac l’insupporte. Si Ralf pouvait arrêter…

  Angéla poursuit ainsi son ménage. D’autres femmes commenceraient peut-être par faire la poussière et passer ensuite l’aspirateur, mais peu importe l’ordre d’excusions, du moment que c’est fait et que cela sente bon. Puis c’est son quotidien, alors tant mieux si elle laisse derrière elle un peu de poussières. Que deviendrait-elle sans elles ?

  « Rappelez-moi au 13-13. » Cette histoire est manifestement étrange et déconcertante. Une femme inconnue appelle, annonce sa mort et laisse un numéro de téléphone incomplet. Pis avec ce chiffre 13, on pourrait même se croire en plein film fantastique. L’autre personne au bout du téléphone serait, pourquoi pas, une sorcière ou une voyante, enfin quelque chose dans le genre. C’est peut-être une lamentable farce, spécialité actuelle de certaines émissions de radio…Mais en général les animateurs  ne raccrochent pas afin d’entendre comment le piégé réagit. Ou bien, c’est peut-être une âme bienveillante qui souhaite la prévenir mais qui ne peut pas rester longtemps au téléphone…Enfin dans ce cas, il manque quand même des chiffres et ils ne s’inventent pas.

  Angéla reste un instant immobile avec son chiffon à la main puis regarde sa montre. Il est onze heures. Elle est dans les temps. Il reste une machine de linge à faire et mettre le gratin au four avant que Ralf ne rentre pour manger.

  Dring…Dring…

Angéla sursaute. Elle se dirige à nouveau vers le téléphone et décroche.

 -   Allo, oui ?

-   Chérie, c’est moi.

-   Oui Ralf, que se passe-t-il ?

-   Je ne serai pas là à midi. Une affaire me retient.

-   Ah…

-   J’essaierai de rentrer plus tôt ce soir.

-   Bon très bien…

-   Tu vas bien ? Tu as une voix étrange…

 

  Angéla hésite mais préfère taire l’appel  qu’elle a eu plus tôt.

 -   Tout va bien, je suis juste un peu déçue que tu ne sois pas là ce midi.

-   Je sais. Je dois te laisser. Bisou ma chérie.

-   Bisou chéri

Angéla pense à Ralf. Son travail lui prend de plus en plus de temps. Il y a quelque chose de tragique dans le fait de bien gagner sa vie. C’est le peu de présence que l’on accorde à sa famille au fur et à mesure que l’on empoche de l’argent. Angéla pourrait en faire le reproche à son mari, mais en fait, le « vrai » problème ne se situe pas là.

  Elle part dans sa buanderie et effectue le tri entre les vêtements de couleurs et le blanc. Une fois la répartition finie, elle bourre la machine : tout le linge de couleur doit entrer.

Angéla pense alors à une chose. Ici, dans sa ville, tous les numéros de téléphone commencent par les même chiffres : 01-12-07. Elle n’a peut-être qu’à les faire pour tomber sur l’inconnue de ce matin. Mais c’est idiot. Puis de toute façon cet appel est totalement absurde et tordu. Une baliverne de plus. Une très, très vilaine fumisterie.

  Ralf ne rentrera pas pour déjeuner. Tant pis, il n’aura pas droit à son gratin favoris. Depuis quelques temps, Angéla prend des cours de cuisine là où elle peut : elle suit un maximum de programmes culinaires, commande des fiches et achète des livres, serf sur Internet et n’oublie pas aussi de demander, par téléphone, à sa mère, quelques astuces. Elle dit à qui veut bien l’écouter que c’est une nouvelle passion.

   Mais là, plutôt que de se faire une collation de moine, la cuisinière sort de son frigidaire un saladier recouvert d’un torchon humide et se sert  quelques feuilles de salade verte. Elle ajoute un peu de vinaigrette déjà prête et accompagne le tout avec un quignon de pain un peu rassis. C’est souvent comme ça quand elle se sent contrariée : elle n’a envie de rien. Elle s’installe et mâche machinalement. Parfois les murs de la cuisine semblent se rapprocher, elle a même l’impression de manquer d’air.

 Puis, Angéla scrute le salon/salle à manger qui adjacent la cuisine américaine où elle se trouve. Son regard se pose sur le téléphone. Pourquoi ne pas essayer d’appeler ? Au moins elle pourrait avoir une bonne explication sur ce canular. C’est décidé. Elle va montrer de quel bois elle se chauffe ! Elle se dirige d’un pas sur vers le téléphone puis, empoigne le combiné. Enfin elle tape les numéros : 01 12 07 13 13.

 

Bippp …

Sur un fond musical, Angéla entend alors en boucle : « service télécoms bonjour ! Le numéro que vous demandez, n’est pas attribué … ».

-j’aurai du m’en douter d’elle en murmurant.

Par curiosité, elle compose juste le 13 13. Et sans surprise, elle tombe sur le même message préenregistré des télécoms.

 

Plus tard, assise sur son canapé, elle réfléchit. Tout ceci lui semble   encore une fois absurde. Elle se revoit devant ce téléphone, effarée de ce qu’elle entend. Elle arrive même à s’imaginer la scène horrible dans laquelle elle est censée mourir. Elle se dit aussi que finalement, quoi qu’elle décide de faire,  elle a rendez-vous avec une mort certaine. Mais pourquoi penser cela si toute cette histoire n’est qu’une vulgaire plaisanterie ? Le numéro n’existant pas, ce ne peut être qu’un canular.

Angéla se lève. Il faut qu’elle sorte le linge de la machine pour l’étendre. Alors qu’elle ouvre la machine, elle s’aperçoit qu’elle est vide. Elle regarde alors son panier : le linge est encore là, mélangé. Elle parcourt toutes les pièces de l’appartement. Le ménage n’a visiblement pas été fait. Son lit est encore défait.  Même l’assiette qu’elle avait utilisé avant d’appeler, a disparue. Mais qu’est ce qui lui arrive ? L’heure… Il faut qu’elle voit quelle heure il est ! L’horloge dans le couloir –précis à la seconde prés- indique 9h30. Elle remarque au même moment qu’elle est encore en pyjama…

La jeune femme retourne dans son salon. Tout devient clair : son réveil n’a pas fonctionné, elle a dormi bien plus tard et toute cette histoire de dingue n’était en réalité qu’un rêve –du moins un cauchemar. Ceci dit, elle comprend aussi une chose : elle s’ennuie à mourir. Elle en a marre d’attendre, de rien faire de plus que le ménage et d’être un modèle d’épouse. Et si elle ressent le besoin de mourir, c’est justement pour vivre autre chose.

Angéla se lève. Elle prend le combiné et compose un numéro de téléphone.

 

Bippp. Bippp.

-Angéla ?

-Oui Ralf, c’est moi. Rentre tout de suite à la maison. Nous avons à parler.

 

par Shen-Po publié dans : nouvelles
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