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Dimanche 6 novembre 2005

(http://webperso.mediom.qc.ca/~lgder/html/chien_dor.html)

Une légende piscénoise au Canada

 

 Une des plus curieuses légendes de Pézenas est attachée au souvenir du connétable Henri de Montmorency.

 

 Prés du pont de l’Observance, à l’entrée de la ville, par la grande route royale venant de Montpellier, se trouvait un jardin dont le mur existait déjà en 1340. Il appartenait à un officier, M. del. Bosquet, d’où il passa plus tard à la famille de Pierre Boyer, de la bouche duquel l’auteur de notes manuscrites sur Pézenas, Pierre Poncet, né dans la seconde moitié du XVIIe siècle, en tenait le récit.

 M. del. Bosquet possédait une métairie près de Saint-Sémian-le-Vieux (saint Siméon), devenue plus tard  le domaine de Saint-Julien, à deux mille pas de la ville. Il y entretenait une superbe Orangerie dont il reste encore quelques vestiges, notamment une gracieuse porte en pierre Henri II et ses nervures gothiques.

 

 En 1581, le connétable qui avait sa résidence de gouverneur du Languedoc à Pézenas, la découvrit des hauteurs du château. Ayant trouvé de son goût ses beaux arbres, il les demanda à son propriétaire, qui par son silence lui fit comprendre qu’il désirait les garder. Piqué d’un tel refus, Montmorency les fit enlever pendant la nuit.

Le lendemain, le gentilhomme, voyant les traces de ce désordre, comprit que le connétable en était l’auteur et avait commandé ce rapt. Impuissant à se venger de ce sanglant affront, il fit sculpter dans un bloc de pierre qu’il scella au mur de son habitation, dans le jardin, près du Pont, de manière à être vu des passants, un chien sur ses pattes et rongeant un os dont il donna l’explication en une inscription gravée au-dessus :

 

 Je suis le chien qui ronge l’os.

 En rongeant, je prends repos.

 Un jour viendra qui n’est venu

 Où je mordrai qui m’a mordu

 

 Au bas, la date de 1581

 On ajoute que M. del. Bosquet réussit à se venger. Un jour, le connétable rentrait en ville dans son carrosse par un chemin encaissé, fangeux, peu praticable. Un orage épouvantable, le surprit à la tombée de la nuit. Le conducteur était impuissant avec ses seuls chevaux à sortir la voiture calée dans les fondrières. La pluie torrentielle, le vent, les éclairs, le tonnerre ajoutaient au péril du moment. Vient à passer M. del. Bosquet, Montmorency l’arrête et le supplie de le sortir de ce mauvais pas. Alors le gentilhomme campagnard lui répéta l’inscription gravée sur le chien de pierre et se retira en ricanant. Le connétable comprit : il ne répondit rien. Le chemin étant envahi par les eaux de l’Hérault débordé, il fut contraint de passer dans sa voiture toute une longue nuit, attendant qu’avec le jour, on vienne le tirer de  cette affreuse situation.

Le Chien qui ronge l’os est demeuré jusqu’à ces dernières années dans un mur de la maison prés du Pont de l’Observance, aujourd’hui démolie.

En 1894, M. Charles Ponsonailhe, l’écrivain d’art si attaché aux souvenirs de sa ville natale, le fit transporter à sa campagne de Saint-Julien (aujourd’hui à M. Fraissinet) dans le lieu même qui fut le motif de son édification. Il se dresse là-bas prés des ruines de l’orangerie, sur un socle de granit paré de verdure et de fleurs. Les ans, autant que les pierres des gamins lorsqu’il était exposé au public, ont outrageusement mutilé son museau.

 

 Nous nous sommes demandés bien souvent l’origine de cette inscription menaçante où l’on a voulu voir comme un cri avant coureur de la Révolution. Nous n’en avons point trouvé de semblable, se rapportant à une époque antérieure à la date gravée : 1581.

 

 Plus tard, elle servi de modèle à des enseignes de même sorte. Dans les environs de Pézenas, on pouvait lire encore récemment cette inscription avec la date de 1678, dans une salle de château  féodal de Margon où l’on enfermait des prisonniers.

Elle est demeurée longtemps, traduite en latin, inspirée évidemment par le quatrain de M.del Bousquet, sur la façade d’une maison de Saint Thibéry, route d’Agde .

Mais il était plus curieux de trouver au Canada un Chien qui ronge l’os, dans une plaque portant les mêmes vers de sourde menace, scellée au mur du bureau de poste de Québec au XVIIIe siècle.

Comment cet animal symbolique et le quatrain qui l’accompagnait à Pézenas se retrouvaient-ils en Amérique un siècle et demi plus tard ?

En 1914, nous avons fait sur ce sujet au Canada une enquête que nous facilita un écrivain régionaliste de Lodève, M. Hubert Vitalis qui a séjourné dans ce pays au temps de sa laborieuse jeunesse.

 

 La presse de Montréal et de Québec s’en était fait écho peu de semaines avant que n’éclatât le tumulte de la Grande Guerre. Les historiens nous écrivirent sur ce sujet des lettres touchantes inspirées par les angoisses du moment où s’affirmaient à la fois leur loyalisme envers l’Angleterre et leur amour pour la France, leur mère patrie.

Mais aucun d’eux ne précisait l’origine ni la signification du Chien d’Or du Québec. Un paquet de documents, dont l’envoi nous nous était annoncé, ne nous parvint jamais en raison certainement du bouleversement des premières semaines de la tragédie.

Nous doutons toutefois qu’ils aient pu apporter une clarté nouvelle dans le mystère qui entoure le bas relief de Québec et que n’est point parvenu à élucider un charmant vieillard de 89 ans, M. Baby Casgrain, avocat, ancien député, Président de la Société historique de Québec  dans son étude approfondie sur la Maison du Chien d’Or à Québec où se trouvent résumées les conclusions des nombreux travaux littéraires auxquels elle a servi de sujet.

Voici les premiers renseignements qui nous ont été fournis, en partie contredits par l’étude de M. Casgrain, comme nous le verrons.

« A la façade nord du bureau de la poste de Québec, se trouve la figure dorée d’un chien rongeant un os. Il existe à ce sujet une légende sur laquelle le romancier Kirby a narré un conte charmant.

« A l’époque où le Canada était sous la domination française, à l’emplacement occupé aujourd’hui pat le Poste-Office se trouvait une maison et le magasin d’un nommé Philibert, marchand opulent qui, par ses moqueries, avait engagé une guerre sérieuse contre la compagnie de la Nouvelle-France, surnommée par les fermiers « la Friponne ». Le véritable chef de cette compagnie était l’Intendant Bizot dont les menaces contre Philibert eurent pour résultat de faire placer sur sa porte une tablette avec un chien sculpté et au-dessous l’inscription identique à celle de l’animal de Pézenas.

« Philibert mourut assassiné et l’impression générale sur cet assassinat a été que Bizot n’y fut point étranger ».

La première construction de l’immeuble, nous apprend M. Casgrain, remonte à un Timothée Roussel, maître chirurgien  vers 1657. En 1735, Philibert dont il est question plus haut, en devient propriètaire, et la fait reconstruire ? Il y pose une plaque en 1736.

Suivant M. Casgrain, Philibert mourut dans cette maison à la suite d’une querelle où il reçut, en 1748, un coup d’épée de M. Repentigny, officier français. La plaque, portant le chien et l’inscription, aurait été scellée à la suite de cette mort tragique «  en signe d’appel à ses enfants afin de ne pas oublier d’en tirer vengeance ». M Casgrain le nie et en donne les raisons, notamment que le cartouche existait avant la mort de Philibert. En effet Timothée Roussel qui édifia la maison en 1688 sur un terrain qu’il se fit concéder en 1673, sur la rue Buade tait originaire de la paroisse de Saint-Jacques, ville de Moyot (Mauguio), diocèse de Montpellier, peu éloignée de Pézenas. Roussel a pu connaître et emporter l’inscription comme un souvenir du pays natal. Telle est la supposition de Pierre Georges Roy dans son ouvrage : La ville de Québec sous le régime Français (Québec 1930).

Cependant, il n’est point donné de date certaine d’origine. L faut s’en remettre à la tradition qui la fixe à l’époque de la domination française. En effet, les noms mêlés à la légende du Chien d’Or, sont bien français : ils sont encore portés dans le Midi. Et la parenté entre deux animaux symboliques : celui de Pézenas et celui de Québec, s’établit naturellement dans le fait que Montcalm, né aux environs de Nîmes, a cent kilomètres de notre ville, avait auprès de lui des officiers et des soldats du Bas-Languedoc dont plusieurs connaissaient la pierre et le quatrain du Jardin piscénois.

Il n’est point osé d’en déduire que l’un d’eux en a emporté l’image et l’inscription au Canada au moment de la conquête.

La légende piscénoise du Chien qui ronge l’os est racontée dans l’Histoire manuscrite de Pézenas par le lieutenant Poncet écrite en 1720 et 1733. C’est donc M del Bosquet qui en est initiateur.

 

 « Une légende piscénoise au Canada » A.P Alliés, Cahiers d’histoire et d’archéologie, Année 1933, 30e Cahier, pg 98-102

  

 

par Shen-Po publié dans : trouvés
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Dimanche 6 novembre 2005

« Note sur l’inscription de Valbonnais (Isère)

  L’inscription de Valbonnais est une des plus connues parmi celles qui se sont conservées en Dauphiné. Son texte énigmatique a été reproduit à maintes reprises dans des revues savantes, les magazines populaires, les journaux régionaux et même les grands quotidiens étrangers. Les archéologues ont publié à son sujet d’abondants commentaires. Il n’y a guère d’alpinistes, de touristes, d’amateurs, de simples curieux qui, passant par la rue centrale de la pittoresque localité, ne s’arrêtent devant le linteau de porte sur lequel elle fut gravée, et ne cherchent à en pénétrer le mystère. M.Marchon a contribué à la rendre populaire dans son  Bachelier sans vergogne (Paris, Grasset, 1925, p91-102) où il met aux prises, dans une amusante scène, deux épigraphistes d’occasion qui, à force de disputer sur son interprétation en arrivent à se disputer entre eux . Malgré les multiples tentatives d’explications qui en ont été données jusqu’à ce jour, on ne peut vraiment affirmer que la lumière soit définitivement faite autour d’elle. Nous n’avons pas ici la présomption de donner du problème une décisive et irréfutable solution, mais d’apporter seulement une modeste contribution à l’éclaircissement de ce document épigraphique, en élargissant en quelque sorte l’horizon autour de lui.

                                                        -----------

Qu’il soit permis tout d’abord d’en rappeler la teneur. Sur un bloc de granit servant de linteau à une prote d’une maison de Valbonnais aujourd’hui en ruines, on peut lire, gravés en belles capitales, les mots qui suivent, encadrés à droite et à gauche, de deux consoles renversées :

 

 

 

r.o.t.a.s

 

 

o.p.e.r.a

 

 

t.e.n.e.t

 

 

a.r.e.p.o

 

 

s.a.t.o.r

 

 

 Cette inscription  présente cette curieuse particularité qu’on peut la lire dans tous les sens : de bas en haut, comme de haut en bas, de droite à gauche, comme de gauche à droite. Litteram  ita dispositae sunt, ut, quocumque modo leguntur, semper eadem vocabula efficiuntur. Remarquons en outre que, à l’exception du mot AREPO, sur lequel nous allons revenir, tous les mots qui la composent sont empruntés à la langue latine.

 

 

 

                                                        ------------

 

 

 

Une première question se pose au sujet de cet assemblage de mots. A quelle époque a-t-il été gravé sur la pierre de Valbonnais que nous considérons ? Nous avons pour résoudre ce petit problème deux éléments de critique. C’est d’abord l’encadrement en forme de console renversée que nous signalons tout à l’heure, ornement qui était très en faveur à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle, et que l’on retrouve à la façade des églises construites à cette époque. Pour s’en tenir au Dauphiné, nous citerons comme exemples, l’église St André le Haut à Vienne, et l’ancienne chapelle du lycée à Grenoble. Et, d’autre part, si l’on compare les lettres de notre inscription à celles d’une autre gravée sur une maison voisine, on constate qu’elles sont de forme identique. Or, cette dernière inscription qui nous sert de terme de comparaison porte la date 1725. On est donc autorisé à en conclure que la première, celle qui fait l’objet de la présente étude, a été gravée vers la même époque.

 Mais, il s’en faut que le texte dont elle et formée soit le seul et le plus ancien connu. On en a découvert d’une teneur identique sur des monuments beaucoup plus anciens que la maison de Valbonnais. Il en existe une à la chapelle qui était précédemment au château  de Rochemaure (Ardèche), édifice du XIVe siècle. On en trouve une autre à l’intérieur du donjon de Loches qui date du XIIe siècle ; une autre sur une maison de Beaulieu Lez Loches, dites maison d’Agnès Sorel ; une autre au château de Chinon. Enfin, un archéologue contemporain en signale encore la présence d’une semblable à Cirencester (Comté de Gloucester), le Corinium des Romains.

A s’en tenir à ces six exemples d’inscriptions lapidaires, - et tout porte à croire que des recherches plus étendues permettraient d’en découvrir de nouveaux,- il est permis d’en conclure que nous nous trouvons en présence d’une formule stéréotypée, qui était dés le Moyen Age très répandue et employée tout au moins dans l’Europe Occidentale. Quel était le sens de cette formule, et pour quelle raison l’inscrivait-on sur les murs de certains édifices ? C’est que nous allons essayer de déterminer.

 

 

 

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Il convient de rappeler ici qu’un certain nombre d’explications du texte ont déjà été proposées. Ainsi, l’auteur anonyme d’un article public en 1854 dans le Magasin pittoresque y voyait « simplement une de ces puérilités auxquels s’amusaient les savants du Moyen Age », et il en donnait la traduction suivante : «  Le semeur possède (par conséquent récolte) ses œuvres »,- traduction qu’il croyait devoir enrichir d’un commentaire, pour la rendre plus intelligible : « On disait au Moyen Age : « Comme on sème on cueille. » C’est un équivalent de la sentence : « A chacun selon ses œuvres ». Nous n’aurons garde d’insister sur la faiblesse de cette interprétation qui n’a même pas pour elle le mérite d’être une « belle infidèle », et à qui l’on peut reprocher tout au moins de ne pas tenir compte du mot AREPO. Nous nous contenterons de dire qu’elle ne signifie pas grand-chose de raisonnable.

 De leur côté, Fissont et Vitu, les auteurs du Guide pittoresque du département de l’Isère paru en 1856, interprétaient  de la sorte le texte subillin : «  Le laboureur AREPO tient les roues, son ouvrage. » Ici les mots de l’énigme sont tous plus ou moins mués en langage français, mais le texte passé dans notre langue, n’en reste pas moins mystérieux ? Quel est ce laboureur Arepo dont la renommée est telle qu’on en trouve son nom de Loches à Valbonnais, en passant par Rochemaure ? Et pourquoi tient-il « les roues, son ouvrages » ? Autant de problèmes que la soi-disant traduction française ne contribue pas à éclaircir.

 D’autres archéologues, comme Champollion Figeac, restant sur une prudente réserve, se sont bornés à déclarer que cette inscription « pourra exercer pendant quelque temps la sagacité de tous les sphinxinet  présents et à venir. » Enfin, Pierquin de Gembloux, sans chercher à en approfondir le sens se contentait en 1837 de voir en cette formule « un abraxas ou abrasax monumental, talisman ou amulette émané de la théologie arithmétique ». Autant dire en somme, d’après ce qui précède, que le problème reste entier, et qu’on n’en a donné encore aucun explication véritablement satisfaisante.

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Or, la découverte récemment faite à Aurillac d’un document sur vélin à la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle, nous paraît présenter un vif intérêt pour la solution du problème posé, et va déjà nous fournir un commencement d’éclaircissement. Il s’agit bien d’un phylactère écrit au recto et au verso, et composé de trente-six carrés de dimensions variables. Ce texte faisait partie d’une collection de documents précieusement conservés «  depuis une époque bien lointaine » par différents membres d’une même famille auvergnate qui se les transmettaient religieusement de génération en génération. Ils étaient renfermés dans un sachet «  dont les effets étaient si connus du voisinage pour favoriser la délivrance des femmes enceintes, qu’on venait souvent le demander. » Le sachet qu’on a fini par se décider à ouvrir il y a seulement cinq ans, a révélé tous ses secrets. ((cf. Alphonse AYMAR : Le sachet accoucheur et ses mystères. Contribution à l’étude du folklore de la Haute Auvergne du treizième au dix-huitième siècle))

  Sur les 36 carrés dont se compose l’un des côtés de notre phylactère, les 4 placés aux angles sont occupés par les figures des symboles des Evangélistes ; 20 contiennent des recettes contre différents maux ou dangers ; 12 enfin sont remplis par autant de cercles magiques disposés sur 3 rangées horizontales, et dont chacun a une vertu particulière. L’un constitue un remède contre les maux d’yeux ; un autre contre la goutte ; un troisième contre la fièvre, un quatrième préserve de tous les maux en général ; un cinquième des embûches du démon, etc.

  Or l’un de ces 12 cercles mérite d’arrêter particulièrement notre attention. C’est celui qui occupe la troisième place sur la rangée du bas ((dessin))

 Il reproduit, [..], le texte de l’inscription de Valbonnais, et l’explication qui l’entoure nous éclaire d’une façon positive sur le pouvoir magique qui était attribué au commencement du XIVe siècle aux cinq mots de notre texte : Hanc figuram mostra mulierem in partu et peperit . C’était donc une sorte de formule à laquelle la superstition attachait une vertu particulière : celle de faciliter les accouchements.

 

 

 

Il convient d’insister ici sur la date de notre précieux phylactère. L’éditeur qui l’a publié et reproduit en fac-similé, après l’avoir attribué à juste raison au plus tard au commencement du Ive siècle ajoute cette importante remarque : « Si la copie paraît du début du XIVe siècle, le document est probablement très antérieur, et l’on notera comme particulièrement curieuse à ce point de vue, dans le carré XXIII du côté A, la forme mérovingienne seo pour seu ». Pour renforcer la valeur de cette remarque, nous noterons également les formes mostra mulierem pour monstra mulieri et peperit pour parit ou pariet que l’on trouve dans le pourtour du cercle reproduit ci-dessus. Ces tournures incorrectes, telles qu’on en rencontre à profusion dans les textes de la basse latinité constituent elles aussi un indice d’archaïsme. Nous sommes ainsi autorisé à en inférer que le phylactère du XIVe siècle a du être composé ou copié d’après des textes beaucoup plus anciens, qui pouvaient remonter au VIe ou au VIIe siècle. Il en résulte donc que depuis cette lointaine époque jusqu’à celle où elle fut de nouveau transcrite, la formule sator, arepo, tenet, opera, rotas s’était transmise, au moins dans une région de la France, l’Auvergne, avec une destination très précise : secourir la femme dans son travail de l’enfantement.

  Mais, si cette explication est irréfutable,- puisque imposée par le texte lui-même du document d’Aurillac,- on ne saurait cependant l’admettre pour les inscriptions lapidaires de même teneur que nous avons relevées. Encore qu’il ne soit pas absurde d’imaginer qu’une femme prisonnière au donjon de Loches, étant sur le point de devenir mère, ait songé à graver la formule tutélaire sur le mur de sa geôle, il faut convenir que cette hypothèse présente peu de vraisemblance. Et d’autre part comment croire que le châtelain de Rochemaure et le bourgeois de Valbonnais se soient exclusivement préoccupés du sort des prégnantes lorsqu’ils l’ont fait inscrire sur le mur de leur demeure ? Le problème ainsi posé n’est au fond qu’un des aspects de celui des origines de la formule elle-même, qu’il convient maintenant de tenter d’éclaircir.

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Nous venons de souligner tout à l’heure l’insuffisance des traductions qui ont été données du texte. Si l’on a pu rendre en français chacun des mots latins sator, tenet, opera, rotas, pris individuellement, on n’a guère réussi à les assembler de telle sorte qu’ils présentent un sens d’où le bon sens ne soit pas exclu. En outre, et ceci est d’une grande importance, aucun des traducteurs n’a pu donner une signification précise du mot arepo, dans lequel l’un d’eux a voulu voir un nom propre. La vérité est pourtant que le nœud de la question, la clef de l’énigme réside dans l’explication de ce terme, qui n’appartient ni à la langue latine, ni à la langue grecque, et qui ne représente pas non plus un nom de personne.

  Le mot arepo est en réalité d’origine hébraïque. Il est une des formes, (1ère pers, sing du futur) du verbe repha ou repa qui veut dire guérir, rétablir, assister, pardonner, venir en aide, consoler, secourir. Il avait donc le sens de : je secouerai, je viendrai en aide et par extension celui de : je suis prêt à (vous) secourir, à (vous) soulager, à (vous) guérir.

 

 

 

  Venu d’Orient, où il était compris de tout le monde, il a pénétré en Europe à une époque que nos précédentes remarques philologiques nous permettent de faire remonter au moins au VI ou au VIIe siècle. Au milieu des peuples de races différentes, qui s’étaient répandus des deux côtés du Rhin et des Alpes, le sens précis de ce vocable emprunté à une langue étrangère se perdit peu à peu : mais, l’idée de sauvegarde et de protection qu’il présentait le maintint pourtant en usage. Il était en quelque sorte l’équivalent d’un totem ou d’un talisman pour la grande majorité de ceux qui l’entendaient prononcer, ou s’en servaient eux mêmes.

  C’est peu de temps après qu’il eut cessé d’être compris par les masses que les faiseurs de jeux et de compositions verbales s’en emparèrent, et le choisirent comme thème d’un divertissement d’esprit. Ils l’enchâssèrent dans un ensemble de mots croisés d’une extraordinaire ingéniosité, qui, l’environnant d’un impénétrable mystère, contribua à augmenter la faveur dont il jouissait. La curieuse contexture dans laquelle il se trouva enchevêtré fit ainsi corps avec lui et en devint inséparable. Dés lors, la notion de sauvegarde dont il était à l’origine seul représentatif s’étendit à la composition tout entière, qui ne tarda pas à faire figure de formule magique.

  Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle se soit transmise par la tradition et par l’écriture, et qu’on ait eu recours à son pouvoir, dans les circonstances périlleuses où la vie humaine est en danger. L’emmuré du château de Loches a pensé à la graver sur le mur de sa prison pour se préserver contre la cruauté de ses geôliers. La tradition lui avait attribué en Auvergne une vertu particulièrement efficace pour la délivrance des femmes enceintes. L’hôte du château de Rochemaure et celui de la maison de Valbonnais voyaient en elle un moyen d’éloigner les maléfices et de garder leur foyer des embûches du malin, et des mauvais esprits.

 

 

 

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  Telle serait donc la genèse de notre inscription. A l’époque où elle fut gravée sur le linteau de la porte de Valbonnais, il y avait longtemps qu’on n’en comprenait plus le sens. Mais, elle n’en continuait pas moins, parce que ou quoique incompréhensible, à jouer le rôle de talisman destiné à conjurer le mauvais sort. C’est pour cette raison d’origine superstitieuse qu’on la plaça bien en vue au dessus de l’entrée de la demeure.

  Mais il serait vain de chercher à en donner une traduction convenable. Si les cinq mots dont elle est formée pris individuellement présentent un sens précis, il n’est guère possible de constituer avec eux une phrase ou une proposition quelconque dans laquelle les lois de la syntaxe et celles de la raison soient en même temps observées. Tous ceux qui se sont essayés à cet exercice de traduction y ont échoué, pour l’excellente raison que l’opération n’est pas réalisable. Autant vaudrait celle qui aurait pour objet de former une phrase avec les seuls éléments des « mots carrés » proposés par un de nos périodiques contemporains à la sagacité de ses lecteurs.

 

 

                                                 fin

                                                  

trouvé dans "Cahiers d'histoire et d'archéologies",2eme année,13è cachier, année 1932, écrit par M  G.LETONNELIER (archiviste départemental de l'Isère), pg 291-299

                       

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