(http://webperso.mediom.qc.ca/~lgder/html/chien_dor.html)
Une légende piscénoise au Canada
Une des plus curieuses légendes de Pézenas est attachée au souvenir du connétable Henri de Montmorency.
Prés du pont de l’Observance, à l’entrée de la ville, par la grande route royale venant de Montpellier, se trouvait un jardin dont le mur existait déjà en 1340. Il appartenait à un officier, M. del. Bosquet, d’où il passa plus tard à la famille de Pierre Boyer, de la bouche duquel l’auteur de notes manuscrites sur Pézenas, Pierre Poncet, né dans la seconde moitié du XVIIe siècle, en tenait le récit.
M. del. Bosquet possédait une métairie près de Saint-Sémian-le-Vieux (saint Siméon), devenue plus tard le domaine de Saint-Julien, à deux mille pas de la ville. Il y entretenait une superbe Orangerie dont il reste encore quelques vestiges, notamment une gracieuse porte en pierre Henri II et ses nervures gothiques.
En 1581, le connétable qui avait sa résidence de gouverneur du Languedoc à Pézenas, la découvrit des hauteurs du château. Ayant trouvé de son goût ses beaux arbres, il les demanda à son propriétaire, qui par son silence lui fit comprendre qu’il désirait les garder. Piqué d’un tel refus, Montmorency les fit enlever pendant la nuit.
Le lendemain, le gentilhomme, voyant les traces de ce désordre, comprit que le connétable en était l’auteur et avait commandé ce rapt. Impuissant à se venger de ce sanglant affront, il fit sculpter dans un bloc de pierre qu’il scella au mur de son habitation, dans le jardin, près du Pont, de manière à être vu des passants, un chien sur ses pattes et rongeant un os dont il donna l’explication en une inscription gravée au-dessus :
Je suis le chien qui ronge l’os.
En rongeant, je prends repos.
Un jour viendra qui n’est venu
Où je mordrai qui m’a mordu
Au bas, la date de 1581
On ajoute que M. del. Bosquet réussit à se venger. Un jour, le connétable rentrait en ville dans son carrosse par un chemin encaissé, fangeux, peu praticable. Un orage épouvantable, le surprit à la tombée de la nuit. Le conducteur était impuissant avec ses seuls chevaux à sortir la voiture calée dans les fondrières. La pluie torrentielle, le vent, les éclairs, le tonnerre ajoutaient au péril du moment. Vient à passer M. del. Bosquet, Montmorency l’arrête et le supplie de le sortir de ce mauvais pas. Alors le gentilhomme campagnard lui répéta l’inscription gravée sur le chien de pierre et se retira en ricanant. Le connétable comprit : il ne répondit rien. Le chemin étant envahi par les eaux de l’Hérault débordé, il fut contraint de passer dans sa voiture toute une longue nuit, attendant qu’avec le jour, on vienne le tirer de cette affreuse situation.
Le Chien qui ronge l’os est demeuré jusqu’à ces dernières années dans un mur de la maison prés du Pont de l’Observance, aujourd’hui démolie.
En 1894, M. Charles Ponsonailhe, l’écrivain d’art si attaché aux souvenirs de sa ville natale, le fit transporter à sa campagne de Saint-Julien (aujourd’hui à M. Fraissinet) dans le lieu même qui fut le motif de son édification. Il se dresse là-bas prés des ruines de l’orangerie, sur un socle de granit paré de verdure et de fleurs. Les ans, autant que les pierres des gamins lorsqu’il était exposé au public, ont outrageusement mutilé son museau.
Nous nous sommes demandés bien souvent l’origine de cette inscription menaçante où l’on a voulu voir comme un cri avant coureur de la Révolution. Nous n’en avons point trouvé de semblable, se rapportant à une époque antérieure à la date gravée : 1581.
Plus tard, elle servi de modèle à des enseignes de même sorte. Dans les environs de Pézenas, on pouvait lire encore récemment cette inscription avec la date de 1678, dans une salle de château féodal de Margon où l’on enfermait des prisonniers.
Elle est demeurée longtemps, traduite en latin, inspirée évidemment par le quatrain de M.del Bousquet, sur la façade d’une maison de Saint Thibéry, route d’Agde .
Mais il était plus curieux de trouver au Canada un Chien qui ronge l’os, dans une plaque portant les mêmes vers de sourde menace, scellée au mur du bureau de poste de Québec au XVIIIe siècle.
Comment cet animal symbolique et le quatrain qui l’accompagnait à Pézenas se retrouvaient-ils en Amérique un siècle et demi plus tard ?
En 1914, nous avons fait sur ce sujet au Canada une enquête que nous facilita un écrivain régionaliste de Lodève, M. Hubert Vitalis qui a séjourné dans ce pays au temps de sa laborieuse jeunesse.
La presse de Montréal et de Québec s’en était fait écho peu de semaines avant que n’éclatât le tumulte de la Grande Guerre. Les historiens nous écrivirent sur ce sujet des lettres touchantes inspirées par les angoisses du moment où s’affirmaient à la fois leur loyalisme envers l’Angleterre et leur amour pour la France, leur mère patrie.
Mais aucun d’eux ne précisait l’origine ni la signification du Chien d’Or du Québec. Un paquet de documents, dont l’envoi nous nous était annoncé, ne nous parvint jamais en raison certainement du bouleversement des premières semaines de la tragédie.
Nous doutons toutefois qu’ils aient pu apporter une clarté nouvelle dans le mystère qui entoure le bas relief de Québec et que n’est point parvenu à élucider un charmant vieillard de 89 ans, M. Baby Casgrain, avocat, ancien député, Président de la Société historique de Québec dans son étude approfondie sur la Maison du Chien d’Or à Québec où se trouvent résumées les conclusions des nombreux travaux littéraires auxquels elle a servi de sujet.
Voici les premiers renseignements qui nous ont été fournis, en partie contredits par l’étude de M. Casgrain, comme nous le verrons.
« A la façade nord du bureau de la poste de Québec, se trouve la figure dorée d’un chien rongeant un os. Il existe à ce sujet une légende sur laquelle le romancier Kirby a narré un conte charmant.
« A l’époque où le Canada était sous la domination française, à l’emplacement occupé aujourd’hui pat le Poste-Office se trouvait une maison et le magasin d’un nommé Philibert, marchand opulent qui, par ses moqueries, avait engagé une guerre sérieuse contre la compagnie de la Nouvelle-France, surnommée par les fermiers « la Friponne ». Le véritable chef de cette compagnie était l’Intendant Bizot dont les menaces contre Philibert eurent pour résultat de faire placer sur sa porte une tablette avec un chien sculpté et au-dessous l’inscription identique à celle de l’animal de Pézenas.
« Philibert mourut assassiné et l’impression générale sur cet assassinat a été que Bizot n’y fut point étranger ».
La première construction de l’immeuble, nous apprend M. Casgrain, remonte à un Timothée Roussel, maître chirurgien vers 1657. En 1735, Philibert dont il est question plus haut, en devient propriètaire, et la fait reconstruire ? Il y pose une plaque en 1736.
Suivant M. Casgrain, Philibert mourut dans cette maison à la suite d’une querelle où il reçut, en 1748, un coup d’épée de M. Repentigny, officier français. La plaque, portant le chien et l’inscription, aurait été scellée à la suite de cette mort tragique « en signe d’appel à ses enfants afin de ne pas oublier d’en tirer vengeance ». M Casgrain le nie et en donne les raisons, notamment que le cartouche existait avant la mort de Philibert. En effet Timothée Roussel qui édifia la maison en 1688 sur un terrain qu’il se fit concéder en 1673, sur la rue Buade tait originaire de la paroisse de Saint-Jacques, ville de Moyot (Mauguio), diocèse de Montpellier, peu éloignée de Pézenas. Roussel a pu connaître et emporter l’inscription comme un souvenir du pays natal. Telle est la supposition de Pierre Georges Roy dans son ouvrage : La ville de Québec sous le régime Français (Québec 1930).
Cependant, il n’est point donné de date certaine d’origine. L faut s’en remettre à la tradition qui la fixe à l’époque de la domination française. En effet, les noms mêlés à la légende du Chien d’Or, sont bien français : ils sont encore portés dans le Midi. Et la parenté entre deux animaux symboliques : celui de Pézenas et celui de Québec, s’établit naturellement dans le fait que Montcalm, né aux environs de Nîmes, a cent kilomètres de notre ville, avait auprès de lui des officiers et des soldats du Bas-Languedoc dont plusieurs connaissaient la pierre et le quatrain du Jardin piscénois.
Il n’est point osé d’en déduire que l’un d’eux en a emporté l’image et l’inscription au Canada au moment de la conquête.
La légende piscénoise du Chien qui ronge l’os est racontée dans l’Histoire manuscrite de Pézenas par le lieutenant Poncet écrite en 1720 et 1733. C’est donc M del Bosquet qui en est initiateur.
« Une légende piscénoise au Canada » A.P Alliés, Cahiers d’histoire et d’archéologie, Année 1933, 30e Cahier, pg 98-102
ajouter un commentaire commentaires (1) créer un trackback recommander
Shen-Po 